C’en est trope

Parmi les folies de l’Occident

Témoignages.re / 1er août 2013


Certains disent qu’on en sait bien assez sur l’esprit pour lui reprocher de n’être pas suffisamment là. On peut d’ailleurs imputer bien des choses à ce roman mais pas ce genre de grief. À commencer parce qu’il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un OVNI : entre la soupe littéraire et le chef d’œuvre, entre mauvaises blagues et propos raffinés à la Paulhan, hypocrisie comprise. Soit on est conquis, soit on vomit.

S’il s’agissait de prendre un livre-prétexte où la littérature n’existe pas dans le but d’être réinventée, ce serait celui-là. Le réseau d’histoires que propose l’auteur, Marc Soupiault, se trame autour d’un lieu, l’île de la discorde, et la déborde. Mayotte est le point focal du livre, une sorte de lieu particulier où les électrons qui y arrivent se mettent à s’agiter frénétiquement, sorte d’accélérateur de particules — situé entre Mada, la France, l’Afrique et l’Arabie.

Roman à clés certainement, mais dans la mesure où il cède sans peine à celui ou celle qui en est démuni : un passe suffit.

Ça commence par un voulé géant sur Tahiti Plage pour fêter la réélection d’un maire-sénateur corrompu, faisant de la contrebande d’alcool avec les Comores voisines avec des conversations créolisées pas piqué des hannetons.

On y croise un gendarme qui met enceinte une clandestine, et dès qu’il l’apprend, envoie la brigade pour la faire arrêter et reconduire à Anjouan ; un réseau des belles étrangères moitié putes qui pointent à la préfecture pour se voir délivrer aimablement un titre de séjour à la prestation ; des kwassas-kwassas qui s’arrêtent à la barrière de corail à marée basse, la nuit tombée, pour déposer son chargement humain avant de retourner aux Comores ; un grand-oncle bourré de Gandia (le mauvais vin d’Espagne en brick à la mode là-bas) et de remords, car il est musulman et alcoolique, aussi cherche-t-il à se pendre à un bananier sous le regard hilares des gamins du quartier ; un hadj qui organise des voyages à la Mecque et qui profite du voyage pour faire du business avec ses conteneurs bourrés de vieux canapés ; un muezin qu’on retrouve à 5 heures du matin nu sur la route ; des streap-tease clandestins à Mamoudzou ; des magistrats tropicalisés qui règlent leurs petites affaires à N’Gouja plage, sous couvert d’association des amis de la Corrèze.

Et puis, il y a un jeune fonctionnaire qui ne comprend rien à tout ça et qui deviendra la proie du système bananier. La Douane le menace d’une reconduite en Vol Bleu sous prétexte qu’il a pris une barque de pêcheurs à Sazile pour se rendre sur l’îlot de sable blanc — ce que conseillaient tous les guides touristiques. Le jeune homme qui a quitté les planches d’un théâtre de Nanterre, ne supportant plus le souvenir qu’il avait de lui dans un mauvais rôle, fuyant un mauvais divorce qui détraqua sa vie, débarque à Mayotte pour se retrouver embarqué dans un mariage forcé qui a commencé par une plaisanterie douteuse des frères de la jeune fille, et qui finit par un mariage cadial forcé avec une dot à faire pâlir le plus blanc des Muzungus. La jeune fille, apprend-il plus tard, est étrangère. On y croise alors un député qui a propriétés dans les îles voisines, stigmatise les Comoriens, ces « étrangers », « fléaux de Mayotte », boucs émissaires de la politique post-coloniale, tout en faisant construire des propriétés aux membres de sa famille mahoraise par eux, il récupère sa paye en marchand de sommeil et en nourriture : rien ne sort de ses terres. Il y a cet homme « de gauche » progressiste qui profite de ses opinions pour se saoûler de rhum, travaillant dans la haute administration locale, il veut l’ouverture des frontières pour que ses frères Comoriens deviennent serviteurs à peu de frais, logés au fond de son jardin sans eau ni électricité. C’est la gauche décomplexée, le capitalisme qui s’ignore – on n’en sort pas.

Et puis on assiste à l’arrivée grandiose d’un dirigeant d’un parti d’extrême droite française qui vient soutenir son poulain local. À la descente de l’avion, le ponte s’adresse aux médias : «  J’aime les Noirs, la preuve, regardez mon chien… Il est noir !  » Et d’exhiber une photo.

L’avocat, auquel s’adresse le jeune métro marié, se targue de pouvoir dire tout et n’importe quoi : c’est une procédure au civil, donc n’importe quoi, en effet, au beau milieu des élections qui voient reboucher à coup de rustines les routes défoncées par la dernière saison des pluies et qui ne tiendront pas un an.

«  La névrose de la France c’est l’Islam  », s’exclame un personnage de Mahorais à un contrôle d’identité en métropole. Il y a aussi ce poète comorien « illuminé » à Paris qui « voit », dans la tradition rimbaldienne, un minaret à la place de la tour Eiffel, un mausolée à la place de l’Arc de Triomphe, arguant que le soldat inconnu était de confession musulmane — ce qui ne serait pas inexact compte tenu de l’importance qu’ont eu les soldats indigènes lors des grandes Guerres. Et le voilà qui se met à prier en plein Champs Elysées, et de se voir embarqué par la police en se demandant quelle faute il avait bien pu commettre, et si, dans ce pays-là, Dieu était délinquant…

Cet ouvrage nous donne l’impression de lire Grimm vu par un conteur musulman et ça donne quelque chose de différent. Car derrière le pseudonyme métropolitain, c’est vraisemblablement un auteur comorien et musulman qui tire les ficelles de tous ces destins qui se croisent à l’aéroport de Dzaoudzi, dans les hôtels, dans les rues de Mamoudzou, ou dans les avions qui partent ou atterrissent et qui font de Mayotte une immense plaque tournante entre un monde ancien, sclérosé et coutumier, et un monde moderne, où règne le plaisir, la futilité, où l’argent est le seul critère partout valable. Entre l’hier et le demain, entre la colonisation et la mondialisation. D’un extrême à l’autre.

Une saga familiale aussi qui commence paradoxalement par le mot « dernier », mais qui promet un prochain opus avec pour titre Allah peut attendre . Nous sommes sans doute plus impatient que Lui.

Ce genre de bouquin, destiné à faire des bulles dans le lagon mahorais, et l’oxygéner pour une fois, devrait faire remonter la France, le « pays de la liberté » au classement international de la liberté de la presse où elle occupe, loin derrière le Surinam, la 37ème position.

Jean-Charles Angrand


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