C’en est trope

Paternité de Charles Angrand (1)

Jean-Baptiste Kiya / 28 juillet 2016

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Extrait de la couverture du « Journal », supplément littéraire du 26 novembre 1892, caricature par Cabriol du dessin d’Angrand exposé aux Indépendants « Les Usiniers » (« À l’Usine, ou Louis XI inventant les trous du macaroni »). Source Gallica.

Cela commence par un mensonge. Et la solitude sans doute d’un homme enfermé dans le mensonge qu’il a créé. L’hydre a pris l’aspect d’un arbre au feuillage très ample, fleuri, coloré, un arbre-forêt dans lequel l’œil s’enfonce. Cet arbre a l’épaisseur des banians tels qu’on les voit ici, aux innombrables racines aériennes. Délice pour l’œil comme pour la main puisque son déploiement coloré se détaille sur une grande feuille de haut grammage : il faut la dérouler, la poser bien à plat sur la table (elle ne se laisse pas faire) pour la tenir en entier du regard. C’est une carte à parcourir du doigt pour aller du plus profond jusqu’au soi, un dédale mystérieux de noms, aux parcours innombrables. L’index part du fouillis de l’inconnu pour arriver à son propre prénom. Là, figure l’arbre de l’enfance dans lequel lui et ses frères grimpaient, dans lequel on construisait des cabanes ; la généalogie fait que les branches mènent toutes à un membre du clan. Ici une tante, là un oncle, plus bas un cousin. Ils y sont tous, pas un ne manque, le jeu est d’en arpenter les ramures et de débusquer celui qu’on cherche, d’en remonter le tronc. Une des branchilles de cet arbre se termine par deux prénoms, ils en pendent comme des fruits mûrs : « Antoine » et « Emmanuel ». Ces mêmes prénoms qui adornent vaporeusement des crayons Conté reproduits peut-être ici et là dans les grands livres en papier glacé. Ils sont accolés sous un couple : Maria et Jules Carpentier, sœur et beau-frère du peintre Charles Angrand. Ces prénoms, accompagnés d’aucune date de naissance ni de mort atteste d’un faux familial.

2015. Recherche à l’état-civil, Mont-Saint-Aignan, réponse du Service Archives Documentation : « Malgré les recherches entreprises, la consultation des tables décennales de 1893 à 1902, aucun acte [portant les mentions d’Antoine ou d’Emmanuel Carpentier] ne figure dans les registres d’état civil de la Ville de Rouen ».

Prétendre que la famille proche du peintre, son frère, sa belle-sœur, sa mère, sa sœur, ignorait l’existence de ces enfants serait une erreur : à l’exposition de Dieppe, dans cette ville où résidait son frère Paul, les deux dessins, « Antoine » et « Emmanuel » (n°227 et 228), détachés de l’ensemble exposé à Durand-Ruel en 1899, furent mis aux cimaises du 18 juillet au 18 septembre 1904. Ces dessins seuls.

Que le neveu du peintre né en 1906, un historien, agrégé de l’université, auteur d’histoire de l’art, commanditaire de l’arbre généalogique, soit à l’origine d’un tel mensonge est un objet de sidération - de honte.

Il était pourtant la clé. Il décéda en 1990.

La critique passait par lui, il était incontournable, il l’avait voulu ainsi : agrégé d’histoire de l’université, neveu et dépositaire des papiers du peintre, auteur de « Naissance des Artistes Indépendants », chargé de cours par René Jullian à l’institut d’art en Sorbonne, etc. John Rewald, Jean Sutter, Bogomila Welsh-Oscharov, Aline Dardel, François Lespinasse, tous s’adressèrent à lui. Il verrouilla l’information (cf. les articles « La falsification Pierre Angrand »), ses interlocuteurs étaient choisis. Ce fut lui qui lança la rumeur infondée qu’au décès de Seurat, Charles Angrand, affecté, cessa pratiquement de peindre. Il n’eut de cesse de répéter qu’un des deux nourrissons d’« Au seuil (ou la Jatte de lait) » (1908) aux larges touches colorées était Henri son frère aîné. Qu’en était-il de l’autre, en tout point semblable au premier ? Il n’eut de cesse de soutenir que la femme de la maternité était sa propre mère, et le nourrisson son frère, Henri. Comme si la belle-sœur du peintre, fille d’un directeur d’école, put se prêter à pareil jeu de déshabillage, allaitant un fils alors qu’en bonne bourgeoise, elle l’avait mis en nourrice (cf. l’article « Le parti-pris de Ch. Angrand »).

Et puis il y a ce courrier adressé à Luce en août 1913, l’année où l’artiste vint séjourner chez son frère à Dieppe pour l’aider à gérer son ménage entre le décès de sa 1ère épouse et un rapide remariage. Charles Angrand en peu de mots brosse le portrait de Paul, son frère : « Mon frère qui retourne à Dieppe deux fois par semaine pour ses leçons s’émeut toujours de cette situation [l’indisposition de la femme de ménage] », et d’ajouter : « comme il s’émeut de tout d’ailleurs ». Si Charles Angrand a bien portraituré maints membres de sa famille, il n’a jamais représenté son frère en peinture comme en dessin.

Sur d’autres sites, dont celui de Christie’s, était prétendu que les maternités représentaient la sœur du peintre, Mme Carpentier. Il aurait fallu un instant comparer le portrait que l’artiste fit de sa sœur à l’huile, assise, coiffée, apprêtée, corsetée, boutonnée et gantée, en 1882, et le tendre nu des « Maternités » pour se rendre compte de la bévue.

En somme, le neveu tenait la clé du trésor, il égarait ceux qui voulaient y avoir accès, et conserva le passe qu’il enterra à la façon du Grand Diable du conte : verrouillant la porte, avalant la clé.

Jean-Baptiste Kiya

Avec mes filles.


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