C’en est trope

Paternité de Charles Angrand (2) : la mémoire en lambeaux

Jean-Baptiste Kiya / 4 août 2016

JPEG - 36.1 ko
Les Jumeaux (Antoine et Emmanuel). Charles Angrand, sans date
Dessin 45 x 54cm

Les lettres que Charles Angrand adressa au critique Gustave Kahn (1859-1936), ignorée de la correspondance publiée, au fonds de l’Inha, sont à plus d’un titre éclairantes.

« Mercredi matin.

Je prends, cher Monsieur Kahn, l’occasion de cette lettre de vernissage incluse pour vous faire mes excuses. J’ai pensé mille fois déjà à vous les envoyer. Pour mes bonnes intentions, veuillez m’absoudre. Vous m’aviez très aimablement convié à vos samedis et je vous avais promis de vous y aller serrer la main de temps en temps.

J’aurais été enchanté, enchanté de le faire, mais je n’avais pas réfléchi qu’une chose me retenait ce jour-là – mince il est vrai ; un simple fil à la patte, mais ces sortes de fils quoique ténus n’en sont pas moins bien entravants. Mon cher Kahn, excusez-moi donc.

Au plaisir de vous rencontrer bientôt et cordiale poignée de main. M Angrand » (© INHA, bibliothèque, Paris).

Les écrits et les œuvres des deux hommes, le critique et l’artiste, témoignent d’une profonde proximité d’esprit. Sont évoqués les samedis poétiques initiés par Kahn et Catulle Mendès dès avril 1897. L’expression litotique autour de laquelle tourne le dernier paragraphe, « avoir un fil à la patte », fait référence à une comédie que Georges Feydeau avait donnée peu de temps auparavant, en 1894. « Le Fil à la patte » mettait en scène un imbroglio sentimental dans lequel un homme jonglait entre une fiancée et une maîtresse. L’expression empruntée de l’argot parisien désigne alors un attachement à caractère sentimental. Un an après la mise en place des Samedis, Angrand exposait « MA MERE », les « Maternités », et les deux nourrissons Antoine endormi et Emmanuel jouant, dans un ensemble stylistique remarquable : les titres étant indiqués sur la représentation même ; les deux bébés figurés sur un plan identique, attablés de semblable façon à égale distance de l’œil de l’artiste et du spectateur font qu’Antoine et Emmanuel sont des pendants. Compte tenu du soin apporté et du nombre d’œuvres exposées, l’artiste devait y travailler depuis plus d’un an.

Ce n’est donc pas tant une compagne qui devait entraver Angrand d’un séjour à Paris, ni même la garde de sa mère qui se portait mieux. Le fil, « ténu », était plus « entravant » encore : les jumeaux représentés devaient l’être en effet.

Un passage de la Correspondance concerne explicitement la paternité. L’année 1893, l’artiste est encore à Paris, il félicite son bon ami Maurice Dezerville d’être l’heureux papa d’une petite Jeanne. Angrand aurait pu s’en tenir à une formule de circonstance, il ne le fait pas. Extrait :

« Ah voilà qui va mettre de la variété dans votre existence – un peu de soucis aussi : mais il y a des soucis qu’on aime. La sollicitude devient facilement un culte. Kastner [un ami commun] (…), c’est lui, le premier qui devine les désirs de sa petite et il faut le voir s’employer avec empressement à les satisfaire. Vraiment nous ne savons pas d’avance de quoi nous sommes capables car qui l’eut dit ! Des sentiments nouveaux, à n’en point douter, s’éveillant à un contact, à un appel. Vous allez subir cette loi mon cher. Vous voilà papa (…) vous devez vous sentir autre, plus utile déjà : la paternité donne un sens à l’existence. » Et il ajoute « Jusqu’ici je l’ai tenu en respect ce marasme homocide [du célibat] mais des brèches s’ouvrent je le vois. » Nous savons alors que l’artiste s’est fendu d’un cadeau de mignonnelettes hongroises de feutre blanc.

L’expression du sentiment de la paternité, on en distingue plus tard des traits dans un courrier du 3 juin 1894, ou plus nettement encore dans un courrier daté de 1898, l’année de la réalisation des « Maternités ». Ce document qui fut en possession du neveu ne fut symptomatiquement pas versé à « La Correspondance » : « Je suis tout à fait enclin à penser que tous nos actes esthétiques sont essentiellement causés par l’amour et causent l’amour » (cf. l’article « Le Secret de Charles Angrand »).

En dépit de la discrétion du peintre, de l’enfouissement et de la dispersion dont la descendance a fait preuve, les crayons Conté « ANTOINE » et « EMMANUEL », bien que déterminants, ne sont pas les seuls éléments. Il faut y ajouter d’autres œuvres et non des moindres : le dessin des « Jumeaux » en illustration de cet article, porté à un catalogue de vente ; le chef d’œuvre « Sur le Seuil (ou La Jatte de lait) », une toile de 40, exposé à la 24e exposition des Indépendants du 20 mars au 2 mai 1908. Brossé par larges touches de couleurs, il représente une mère à la silhouette toute semblable à celle des maternités, tenant un petit enfant tandis qu’un autre du même âge donne du lait à un chat qui lappe. Quant au « Chat » accroché au Salon des Indépendant de 1912, il représente aussi deux jeunes enfants regardant un chat, « un dessin au crayon noir, nous dit la critique de l’époque, enveloppé jusqu’à l’inconsistance ». Rappelons ici que le chat est le symbole réitéré, et constant de l’artiste (analyse dans l’article « Les Autoportraits de Charles Angrand » au Cercle des Études Cauchoises). Ce n’est pas tout. Une des esquisses des maternités (62x47) montre deux nourrissons sur les genoux de leur mère, la tête du second demeurant derrière le profil de son jumeau. L’artiste à la reprise de ce dessin efface par souci de simplicité le second enfant. Un autre dessin, lui signé, avec une ambiguïté sans doute désirée, montre une maternité de profil, avec une rondeur derrière et par-dessus la tête du premier nourrisson qui ne saurait être l’épaule du modèle féminin…

Jean-Baptiste Kiya

Remerciements M. Roland Perruchon.


Kanalreunion.com