C’en est trope

Paternité de Charles Angrand (6) : du haut du belvédère des brumes

Jean-Baptiste Kiya / 1er septembre 2016

JPEG - 103.2 ko
Nouvelles histoires extraordinaires d’Edgar Poe, en Folio classique.

Des ouvriers sont en train de creuser un tunnel pour agrandir le réseau de métro sous la ville de Rome. À la faveur d’un effondrement, le tunnel s’ouvre sur une pièce décorée d’une fresque antique admirable. Et, alors que tous la découvrent, stupéfaits, du tunnel l’air s’engouffre et la fresque s’efface. « Ce qui nous a permis de la voir l’a fait disparaître », commente Ameisen. Il s’agit d’une scène de « Roma » de Fellini. Le rêve peut nous permettre d’entr’apercevoir des perspectives fugaces que la veille efface d’un coup, et que la méditation rallume.

La solution du problème se trouvait dans Poe, c’est-à-dire tant dans la manifestation de la métaphore que dans son explication.

Charles Angrand est un symboliste, il se raconte en images, des images à valeur de symboles.

La critique (j’en excepte toutefois Gustave Kahn) à trop vouloir opposer symbolisme et néo-impressionnisme, a cantonné ce dernier dans le champ du décoratif, et a écrasé de fait le sens de l’œuvre chez Angrand. C’est ainsi que Gustave Coquiot, Félix Fénéon, Georges Dubosc, M. François Lespinasse n’y ont vu que du feu.

Cela a été souligné, Angrand aime exposer des ensembles qui font sens. Au cycle biblique des années 1895, il fait suivre le cycle de la Maternité des années 1898.

Nul ne s’est penché comme il fallait sur l’œuvre du maître, les travaux du neveu et de M. Lespinasse l’ayant, par un effet de palimpseste, effacée : ils sont le vent qui s’engouffre par la faille et balaye la fresque.

« Mother and Child » (60 cm sur 43) est visible sur le site Wikimedia Commons, il suffit d’observer.

Si les deux cycles se prolongent – pas seulement d’un point de vue stylistique, il se complètent aussi. En filigranne des Maternités, la figure tutélaire de la Vierge Marie, la mère à l’Enfant Jésus.

Le prénom « Emmanuel » figuré au crayon (titre donné par l’artiste : « Enfant à table ») qui signifie « Avec Dieu » fait référence au fils de Dieu.

Le prénom d’« Antoine » (au titre d’« Enfant endormi »), lui, vient d’abord du grec ancien « anthos », la fleur, puis du latin « antonius », « inestimable ». On priait saint Antoine pour retrouver les objets perdus. Carnets du peintre mutilés. L’artiste nous invite à en remonter les traces.

Il convient de se pencher un instant sur le « Mother and child » de la même façon que l’artiste se représentait lui-même dans la salle de l’École française du Musée de Rouen de 1881, c’est-à-dire tendu (c’était sur une œuvre de Corot, « Un matin à Ville d’Avray »), tentant d’y percer les secrets de la Nature et de la Peinture. Décrypter son œuvre, la déchiffrer, c’est ce à quoi nous convie l’artiste, car il y a laissé des énigmes.

La mère à l’enfant est de profil. Pourtant, derrière la tête ronde du nourrisson, nu, se distingue une autre rondeur, semblable à la première, trop importante pour être l’épaule de la modèle. Il y a quelque chose qui intrigue, malgré le nimbe dont s’entourent les courbes.

« Mother and Child » aurait mieux porté le titre de « Mother and Children ». Les Evangiles ne mentionnaient-ils pas que Jésus avait “des frères et des sœurs” ?

Plus bas, en effet la ligne conforte l’impression première : sous la ligne du bras et le profil du nourrisson, les plis, le gras caractéristique d’une jambe repliée d’un nourrisson, figurée de face, sur le plan de la signature : ce n’est pas un nourrisson, mais deux que l’artiste montre sur les genoux de cette mère, le premier de profil, cachant le second de face.

Si l’on s’en tient à la continuité, une question se pose : serait-ce une tentative de rationalisation du mystère christique ? Et si Jésus avait eu son jumeau ? Cela aurait l’avantage d’expliquer la résurrection, son ubiquité, certains même de ses miracles. Cela aiderait à lever quelques incohérences, la vie du Christ étant trop courte pour avoir vécu l’ensemble de ce qui est mentionné dans les Evangiles…

Notons parmi ses frères, Jacques le Juste, qui prendra une place prééminente dans la Communauté de Jérusalem après la disparition de Jésus.

La nouvelle du « Chat Noir » d’Edgar Poe, publiée en 1857 et traduite en français par Baudelaire en 1857 apporta la notoriété à l’écrivain outre-atlantique. Superposition d’images.

Le double chat noir de la nouvelle extraordinaires de Poe ressemble au double chat de la toile de 40, « La Jatte de lait (ou Sur le seuil) » : deux fois le même chat. Les deux métaphores entrent en résonance pour jouer un étrange concert.

Jean-Baptiste Kiya


Kanalreunion.com