C’en est trope

Peter Lalande, illustrateur de Charles Baudelaire (2)

C’en est trope !

Jean-Baptiste Kiya / 9 octobre 2014

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Humour des Seychelles de Peter Lalande, aux éditions Des Bulles dans l’Océan.

Ainsi fut jeté Etienne de Silhouette en plein milieu de l’océan de la déroute, vaincu par les privilèges revanchards.
Le poète René Bourdet me racontait que, dirigé par Rohmer, il avait incarné en 1964 pour l’ORTF un personnage de Précieux à la Cour du Roi Soleil. Il s’agissait d’une adaptation des Caractères de La Bruyère. Le jeune Précieux qu’il jouait, affublé d’un costume et d’une perruque spectaculaires, pénétrait dans un de ces salons qui ont été l’ornement du siècle. Intronisé, le jeune nobliau s’avançait solennellement, à la façon d’un paon, jusqu’à ce qu’au centre de la salle, sa perruque démesurée s’accroche au lustre où elle resta pendue. N’ayant plus rien à exhiber qu’un crâne déplumé, toute l’assemblée à la collation se mit à rire, et lui, un peu surpris d’abord, pour ne pas être en reste, eh bien, il se met à rire aussi. La scène tournée en noir et blanc repose entièrement sur une juxtaposition de silhouettes, si bien qu’à la silhouette déplumée de Rohmer j’associe la silhouette pincée de l’île Silhouette. De la même façon, Etienne de Silhouette avait été décoiffé par la noblesse restante, annonçant déjà le déferlement des flots impétueux de la Révolution.

Peter Lalande n’exprime pas autre chose que ce Précieux ridicule dans ce salon mondain : nos rêves sont nos plus grandes, et nos meilleures, caricatures.
Le dessinateur seychellois sut tirer de la silhouette, le procédé de l’album, « Humour des Seychelles ». Il fait parler l’ombre. Chaque planche est constitué d’un dédoublement : une scène, généralement à deux personnages, se projette en une autre scène en négatif sur le blanc de la page, mais silhouettée en des postures différentes, ce qui en fait le lieu des fantasmes, des rêves, des renversements ironiques, le lieu des affrontements tus : intérêts financiers contre intérêts amoureux, celui de toutes les vengeances. La souffrance des animaux (tortues, papillons, poulet, bœuf ou poisson), les figures du plus faible, s’y retourne parfois en tyrannie. Tout devient alors possible, l’ombre anticipe l’avenir, le lourd s’envole.
Que sait-on, au fond, du rêve de la bonniche, de la saucisse fumée, et du percolateur ?
Lalande nous fait sans cesse courir plus loin après l’ombre. On y croise au détour Baudelaire.

Première scène : Un clochard abruti par l’alcool attend du passant qu’il lui jette de l’argent dans un chapeau à ses pieds, mais l’ombre en une seconde scène montre le passant ravi qui, coiffé du chapeau du clodo, s’éloigne, poursuivi par la protestation dessaoulée du pauvre hère. Exacte illustration d’« Assommons les pauvres », un des petits poèmes en prose du Spleen de Paris :
« Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet, etc. (…) Je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefsteak.
Tout à coup, -ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie !- je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et, avec la même branche d’arbre, me battit dru comme plâtre. - Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie », conclut le poète.

Baudelaire ne disait-il pas qu’il en pinçait pour « allonger les heures par l’infini des sensations » : l’ombre, et « tout ce qui était néant, excepté la mort » : l’ombre. Un de ses personnages comparait son aimée à un cheval de race : ombre encore projetée.
Ne retrouvons-nous pas dans Lalande la Nature corrigée par le rêve de « L’Invitation au Voyage » ? « L’étonnement est une des formes les plus délicates du plaisir », écrit le Poète. Pareillement danse le poisson lumineux de la lune, dans son grand aquarium de la nuit.
À la façon de Baudelaire, Lalande fait ici l’éloge du lecteur quand il lui laisse à penser, à réaliser, le lien sombre et souterrain qui unit l’image à son ombre.

En complément : l’article « Humour des Seychelles, ou le retour de l’art de la silhouette ? », par Christophe Cassiau-Haurie, sur le site Africultures.