C’en est trope

Pour une histoire palikur (Wahano Seyno) -3-

Jean-Baptiste Kiya / 24 août 2017

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À la recherche du Paradis de Jean Delumeau, éditions Fayard.

Pour mettre en perspective le regard que les Occidentaux portèrent sur les Amérindiens et l’Amérique, besoin est de rappeler ce qu’ils y recherchaient, autrement dit ce qu’ils voulaient y voir.

Pour cela, il convient d’en revenir à la Bible. Une chose est claire pour l’homme du Moyen Âge : la Genèse mentionne la fermeture aux hommes du jardin d’Eden et non sa disparition. Comment se figurent-ils (II, 8-17) « tout le pays de Hawila (entouré par le bras du Pishôn) où se trouvent l’or – et l’or de ce pays est bon, - ainsi que le bdellium et la pierre d’onyx » ? Il s’agit, rappelle Jean Delumeau, d’un jardin qui aurait nourri l’humanité sans qu’elle peine à le cultiver, d’eau en abondance à partir d’un fleuve se divisant en quatre bras, la présence de pierres et métaux précieux –onyx et or-, de parfums –le bdellium, gomme odorante de palmiers-, l’absence de souffrances et de mort pour Adam et Ève. Les explorateurs médiévaux à l’instar de Marco Polo sont pleins de ces visions.

Ézéchiel, annonciateur de la restauration du peuple élu, décrivit ainsi le jardin de Dieu, « entouré de murs de pierres précieuses : sardoine, topaze et jaspe, chrysolithe, béryl et onyx, lazulite, escarboucle et émeraude » (XXVIII, 13-14), il prophétisa qu’ « au bord du torrent (sortant du temple restauré), sur les deux rives, pousseront toutes espèces d’arbres fruitiers ; leur feuillage ne flétrira pas et leurs fruits ne s’épuiseront pas ; ils donneront chaque mois une nouvelle récolte. Leurs fruits serviront de nourriture et leur feuillage de remède » (XLVII, 12). Description qui correspondait à la luxuriance de la forêt amazonienne. En terre équatoriale, l’arbre, sans réelle saison, donne presque toute l’année.

Le paradis terrestre du christianisme s’est très tôt enrichi du mythe de l’âge d’or évoqué dans Les Travaux et les jours d’Hésiode, les Métamorphoses d’Ovide, la IVe Églogue de Virgile et la XVIe Épode dans laquelle Horace fait surgir à l’ouest, cette fois, dans l’océan, les îles Fortunées.

Interdit aux hommes depuis le péché originel, les théologiens s’accordent à situer le Jardin d’Eden dans un orient toujours plus lointain. Pour Saint Hippolyte, mort en 235, « c’est un lieu de l’Orient et une région choisie ». Mosès Bar Céphas, évêque de Mossoul, au IXe siècle, souvent cité par les commentateurs de la Genèse aux XVIe et XVIIe siècles, confirme la situation, à l’Est, au-delà de l’océan, à une altitude élevée, car « de lui proviennent toutes les eaux qui irriguent le reste du monde ». Le docte saint Thomas est un tant soit peu moins vague : « Quoi qu’il en soit, le paradis a été placé en un lieu très tempéré, soit sous l’équateur, soit ailleurs ». Un historien médiéval comme Joinville n’hésite pas à ajouter : « On dit que les épices viennent du paradis, comme le bois sec qu’on abat dans la forêt » (Histoire de saint Louis). « Grande variété de fraîche verdure », « sainte campagne pleine de toutes semences », décrit Dante, le paradis serait entouré d’une sorte de no man’s land, « vaste espace désert et impraticable, en raison des serpents et des bêtes qui y vivent », selon les mots d’Honorius dit d’Autun, au XIIe siècle. Cela pouvait correspondre pour ceux qui la découvraient à la forêt amazonienne. De nombreux commentateurs ajoutent que le paradis aurait été épargné des eaux du Déluge, et donc qu’il aurait conservé son intégrité des origines.

Le récit de voyage au Levant, en Inde et en Chine rédigé en français par Jean de Mandeville, né vers 1300, opère une compilation des connaissances géographiques de l’époque. Il évoque « la fontaine qui gete les IIII fleuves, qui querent (= courent) par diverses terres… Et toutes les douces eaux du monde, dessus et dessouz, prennent leur naissance de celle fontaine et de li toutes eaux viennent et issent ». Ces Voyages de Mandeville connurent un énorme succès.

Le génie de Colomb est précisément d’avoir eu l’idée de chercher l’Est à l’Ouest, avec pour hypothèse de départ, la rotondité de la Terre. Et lorsqu’il embarque ses caravelles en quête de l’Orient, c’est, bien entendu, avec cet espoir de retrouver le trésor du roi Salomon. N’emmène-t-il pas avec lui un juif converti parlant l’araméen, la langue d’Adam ?

Le 12 octobre 1492, quand il débarque sur une petite île des Bahamas qu’il baptise San Salvador, Saint Sauveur, il s’enquiert de trois choses : l’état de la puissance militaire indigène, leur capacité à être évangélisés, et la découverte de l’or : « J’étais très attentif et m’employais à savoir s’il y avait de l’or, écrit-il sur son journal de bord. À force de signes, je pus comprendre qu’au sud était un roi qui en avait énormément. » Direction qui le rapproche du Continent et de l’Amazonie.

L’Imago mundi du cardinal Pierre d’Ailly (mort en 1420), était un des livres favoris de Christophe Colomb, à en juger par les nombreuses annotations qu’il porta sur l’exemplaire qu’il possédait et qui avait été imprimé à Louvain en 1483. « Il y a une fontaine dans le paradis terrestre, y est-il décrit, qui arrose le jardin des délices et qui se répand par quatre fleuves. » Il s’agissait d’« un lieu agréable, situé dans certaines régions de l’Orient à une longue distance par terre et par mer de notre monde habité » ; « Les eaux qui descendent de cette montagne très élevée forment un très grand lac et de ce lac, comme d’une source principale, découlent, croit-on, les quatre fleuves du paradis ».

Quand, lors de son troisième voyage, en 1498, Colomb toucha le continent américain dans la région du golfe de Paria et du delta de l’Orénoque, il se crut aux extrémités de l’Asie. Et dans la relation de ce voyage, il affirma être arrivé « à proximité du paradis terrestre » ; cela notamment à cause de l’énorme quantité d’eau douce qui, venue de l’intérieur, peinait à se mélanger à l’eau salée dans le golfe de Paria. S’il était possible, pensa-t-il, de remonter le flux de ces eaux jusqu’à leur source, alors on serait proche du paradis terrestre, origine de toutes les eaux fluviales du monde. « Et si jamais ce fleuve (l’Orénoque) ne sort pas du paradis, cela semblera sans doute encore plus merveilleux »… Un des successeurs de Colomb, Amerigo Vespucci, longeant les côtes du Brésil, eut des pensées proches, et déclara : « En moi-même je pensais être près du Paradis terrestre. » Il admira en ces lieux, ainsi que le rapporte Jean Delumeau, les « arbres en nombre infini et l’immense foule des oiseaux d’espèces variées » et, parmi elles, des perroquets bientôt appelés « oiseaux de paradis », en raison du fait qu’il s’agissait d’un animal à la vie longue –il survit en général à son maître- et ensuite au fait qu’il parle. Or, au paradis terrestre, les animaux parlaient.

(À suivre…)

Jean-Baptiste Kiya/Arehwa