C’en est trope

Pour une histoire palikur (Wahano Seyno) -4-

Jean-Baptiste Kiya / 31 août 2017

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Oka.mag’ n°18 (le bimestriel des actualités Amérindiennes), « Dossier : La nation Paykwénéh de Guyane ». Adresse : 11, rue Abel Azor, Cité Manil, 97 310 Kourou.

Au fil des décennies, la cartographie de l’El Dorado va épouser celle du peuple palikur. Sa localisation va descendre vers le sud, sud-est.

L’Orénoque, au Venezuela, prend sa source dans la Sierra Parima, le Plateau de Guyane. C’est sur ce plateau que sera cartographié le lac Parimé, avec sur ses bords, la ville de Manoa, la Cité aux toits d’or. Le mythe était alimenté par le fait que le lit des rivières de ce plateau charriait des paillettes d’or.

Cela correspondait à ce que la légende rapportait : Atabalipa, frère du dernier roi des Incas, Atahualpa, était venu cacher le trésor des Incas dans le lac Parima, situé sur le plateau des Guyanes, près des sources du Maroni. Dans la ville de Manoa, sur ses bords, encore plus belle que Cuzco, le roi se faisait chaque jour, au lever du soleil, recouvrir de poudre d’or. C’était « l’El Dorado ».

La conquête des espaces habitables par les Français les trouva aux prises avec les Galibis, leur stratégie consista alors à s’allier avec leurs ennemis de longue date, les Palikur. Les archives indiquent que le 1er mars 1653, à la suite de combats contre les Galibis, sur Cayenne, Vertamon envoya Duplessis proposer une alliance aux « Palikours » d’Oyapock, ennemis des Galibis, et qu’il en revint sans les avoir rencontrés.

Très tôt, dès la fin du XVIe siècle, l’entrée forestière en direction de Manoa, la Cité aux toits d’or, se fait par l’Oyapock, traditionnel berceau du peuplement palikur. Le capitaine Laurent Keymis, lieutenant de Sir Walter Raleigh, était persuadé que Manoa s’y trouvait sur les bords, il monte une expédition en 1596.

La descente de Manoa vers le sud s’explique par la stratégie palikur. Depuis l’origine, l’El Dorado fascine les gouverneurs français. M. Claude Guillouet d’Orvilliers, gouverneur de la Guyane de septembre 1716 à décembre 1720 et de 1722 à octobre 1728, avait envoyé plusieurs fois à Paris, au Ministre, des échantillons de mines d’or et d’argent apportés par les Amérindiens palikur. Il sera, indique Auxence Contout, « agréablement surpris par la description si méticuleuse que les Palikur lui font de ce somptueux lac Parimé ». Aussi organise-t-il une importante expédition vers le plus haut du Camopi, suivant en cela, mais avec plus d’informations, croit-il, les traces du capitaine Laurent Keymis. Le lieutenant Chapperon se chargea de la reconnaissance dans le Haut Camopi. Une deuxième expédition, mieux équipée, est montée par le Gouverneur. Le sergent de la Haye partit avec ses soldats. Une troisième expédition, toujours sur fond de récit palikur, prospecta une région comprise entre l’Orapu et l’Oyapock. Le seigneur de la Mothe-Aigron, lieutenant de vaisseau, major et commandant pour le roi, en dépit de tous ses efforts, revint à Cayenne sans une parcelle d’or.

1729, la cartographie française localise le peuple Palikur sur l’Ouassa avec la mention « amis des François ».

Trésor de Salomon, Frère Jean, jardin d’Eden, butin de l’Inca, c’est un théâtre d’ombre, un château de rêves que viennent affronter les Conquérants au plus obscur de la forêt amazonienne. Les Palikur surent sans la connaître resservir aux compatriotes de La Fontaine l’histoire de la poule aux œufs d’or. Ils tendirent le miroir de l’or aux Français, qui attirés par les moirures, s’enfonçaient dans la forêt des Guyanes pour s’y abîmer.

Qu’avaient à gagner les Palikur, outre l’affaiblissement par la dispersion des colons ? Vraisemblablement des échanges que les Européens étaient amenés à faire contre nourriture ou informations, ces derniers apportaient à la peuplade amérindienne des objets ou des denrées qu’ils n’avaient pas : outils, du fer, hameçons, des poules, etc.

Demandant à un Ancien la raison pour laquelle je ne voyais pas d’or en parure sur les cous des hommes et des femmes du village de Kamuyene, j’ai entendu ceci : « Les Palikur ne portent jamais d’or. Moi non plus je ne porte pas d’or. Nous haïssons l’or. L’or a détruit les Indiens. Et leurs civilisations. Nous, on s’est servi du rêve de l’or. Les rêves, ici, nous les respectons beaucoup. Ils nous parlent mieux que la bouche.

Mais si on pouvait lire au fond de l’or, qu’est-ce qu’on verrait ? La cruauté, la cupidité et l’idiotie. »

Les palikur ont profité de l’avidité des Français pour se protéger eux-mêmes. L’or, ou mieux le rêve de l’or : l’or toujours repoussé plus loin a protégé la tribu.

Autant faut-il savoir que le pain des palikur, la denrée de base, est le poisson. Et ce poisson aujourd’hui est empoisonné.

Depuis les années 50, les Amérindiens boivent l’or sous la forme la plus sale qui soit : le mercure.

« Quant aux activités des garimpeiros, les orpailleurs clandestins, l’utilisation massive de mercure a pour effet de polluer les fleuves au bord desquels vivent les communautés amérindiennes, ainsi que les ressources halieutique, écrivait Hans Koening en 1993. Toute la chaîne alimentaire est maintenant touchée et le taux de mercure présent dorénavant dans le corps des enfants amérindiens promet une catastrophe sanitaire à venir sans précédent. L’apparition de troubles cognitifs et neurologiques est déjà chose fréquente ». C’est particulièrement vrai pour les enfants palikur de l’Oyapock et de Macouria. Le plus scandaleux est l’impunité dont jouissent les criminels, qu’ils soient clandestins sur site ou décideurs informés dans les bureaux.

Dans les années 60, « l’attrait du travail salarié et de la monnaie », expliquent les historiens, a contribué à attirer une petite partie de la population palikur de l’Amapa sur le territoire de la Guyane française. Fait notable, dans son déplacement, elle ne s’est pas départie des conditions environnementales dont elle était familière : pripris, savanes inondables, à proximité d’îlets de terres fermes. Ouanary-Regina, Roura puis Macouria ont été les étapes de déplacements, d’une reconquête qui se déroula par vagues successives.

(À suivre…)

Jean-Baptiste Kiya/Arehwa


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