C’en est trope

Prévert : Le chant (de l’oiseau) fait frémir les barreaux

Témoignages.re / 26 avril 2012

Très tôt les hommes ont établi une carte du ciel ; pourtant il leur était défendu de s’y déplacer. Ne pouvant s’y mouvoir, ils l’ont rêvé. Ainsi naquit l’Oiseau de Prévert destiné à s’envoler dans le ciel de la Poésie, et que le lecteur retrouve tout au long de “Paroles” (1945). Vu ici, il disparaît là, on revoit son ombre ailleurs. C’est toujours le même : l’amour-oiseau, sans cesse envolé, celui qui emporte la fleur, celui à qui on ôte la cage, qui est plus léger que la feuille de papier, et qui s’envole au loin une fois qu’on en a tourné la page. Toujours là, jamais attrapé, jamais figé.

Ciels gris que traverse l’oiseau poésie, liberté, chant vrai. « L’oiseau qui rit aux éclats » ; irisant de sa lumière, « la lumière des oiseaux », le recueil.
J’ai un petit oiseau dans la tête, qui chante sa chanson... Saluons l’« oiseau des portefaix des enfants et des fous ». Oiseau blessé parfois. Certains l’ont encagé dans la cour, mais il saute, essayant de s’en échapper.

« Pour toi mon amour
Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j’ai acheté des oiseaux
Pour toi mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
Et j’ai acheté des fleurs
Pour toi mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
Et j’ai acheté des chaînes
De lourdes chaînes
Pour toi mon amour
Et puis je suis allé au marché aux esclaves
Et je t’ai cherchée
Mais je ne t’ai pas trouvée
Mon amour »

“Paroles”, cela a été dit, fait la place belle à l’oralité, à la parole donnée, échangée, ou jetée à la face du Capital. “Paroles”, c’est aussi le langage démasqué, démystifié, les expressions glacées-glaçantes de papier Bible, les citations célèbres bousculées, démantelées. L’oiseau moqueur s’amuse du ready-made langagier et ses éclats de rire viennent se ficher dans l’œil des Affreux :

… « campagne électorale à Rome
le pape est élu
aux quatre coins cardinaux il y a des cardinaux
qui font la gueule en coin
c’est alors qu’au balcon
sérieux comme un pape
paraît le pape
entouré de ses sous-papes »...

“Paroles”, on ne le dit pas assez, c’est aussi et très souvent la description d’un monde sans paroles, d’un monde où la parole est niée, où Le désespoir est assis sur un banc, où le déjeuner du matin est pris dans un silence lourd et au bout duquel l’homme part à l’usine, à la guerre, à la mort, au néant... Il se fait le messager d’une parole extrémité qui évoque la fin de la parole. L’homme niant l’homme.

Car on n’en a pas fini avec les Affreux que Prévert (1900-1977) a brocardé : archiprêtres, généraux, gouvernants, juges, banquiers, inspecteurs, mondains, ceux qui font taire les autres — ou qui essaient. Aujourd’hui, l’âme du petit oiseau — celui qui recouvre de sa fiente les bâtiments dits publics — brille encore dans la main d’un René Bourdet :

« Il nous faut du pétrole quoiqu’il arrive
Quoi qu’il en coûte
Chaque Président a eu sa guerre
On l’aura. Ils ne supportent pas
Que des flopés de généraux inutiles
Par eux créés, s’endorment et rêvent
De coups d’État »

... Allez, salut l’oiseau !

 Jean-Charles Angrand 

“Paroles” de Jacques Prévert, éditions Gallimard, collection Folio.


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