C’en est trope

Prière à Titivillus

Témoignages.re / 30 août 2012

Le théologien médiéval Pierre Ahélard utilisait l’exemple de l’énoncé nulla rosa est (il n’y a pas de rose) pour montrer à quel point le langage pouvait tout autant parler des choses abolies que des choses inexistantes.

Qui ne connaît Titivillus parmi le peuple du manuscrit : copistes, scripturaires et enlumineurs ? Qui ? Son ombre ne cesse de hanter les scriptorium, et de se réfugier dans les fentes des écritoires et des parquets : on dit que le grincement du bois quand il se dilate est sa voix. On dit également qu’il se plaît à danser dans la flamme de la chandelle même du prêtre, qu’il s’enroule dans les rouleaux de parchemin, se faufile dans les profondeurs enluminées des codex. Les couloirs sombres des couvents, les voûtes ajourées des cloîtres, monastères et abbayes résonnent d’étranges histoires dont il est le nom. Un enlumineur de Lièges l’a représenté sur mie lettrine historiée : un S qui figure en miroir le manuscrit, au centre duquel se trouve le copiste assis en face de nous, comme s’il barrait le S ; celui-ci tient la partie médiane de la lettre-parchemin à plat sur son écritoire à mi-hauteur, devant lui ; la partie basse s’enroule à ses pieds sur sa droite, la partie haute du manuscrit, s’élève en une arabesque contraire au-dessus de sa tête, et là, à son extrémité, à l’insu du moine, se profile la tête noire du démon à demi dissimulé derrière le haut de la lettre. Ainsi de Titivillus.

Quoi qu’il dise être « Corman, fils de Cosnamach, s’appliquant à l’aigre, depuis le lieu où l’on écrit », et qu’il prétende « craindre à ce que nous soyons mal avec l’encre employée », son nom, tiré du bas latin titivillicium (ii, n.) signifie simplement ’peccadilles’, et en effet, les chemins de l’Enfer sont pavés de peccadilles — peccadille étant le diminutif de pecus, le péché. Titi porte sur son dos un sac plein de syllabes oubliées dans l’écriture, fautes et coquilles qu’il comptabilise en vue du Jugement dernier, constamment à l’affût de la moindre erreur. On dit qu’il trouvait chaque jour sur les écritoires et les lutrins assez de fautes pour remplir mille fois son sac.

C’est pourquoi dominicains et franciscains le craignaient. Le bibliothécaire le guettait. Mais la lance, la dague ou l’épée ne servent de rien pour se défendre de lui, seules la providence divine, les Saintes Écritures et le signe de croix protègent de ses facéties. (Que le Seigneur soit avec celui qui écrit, et ceux qui lisent cet article).

Depuis les marches de l’Ombrie, Erik Orsenna a raconté la difficile diffusion du papier en Occident. Émanant des Arabes, impie donc et œuvre du diable, il est repoussé comme le Sarrazin. 1221, un décret du Saint Empire, malgré son expansion, en interdit l’emploi pour tout acte administratif. Et pourtant depuis la fin du Moyen Âge son emprise s’étend à la façon des prêches de saint François. Pour l’amour des mots. Fragilité et durabilité merveilleuses, la blancheur du papier fait rêver.

Ainsi, dans le papier se cache le diable ; derrière le parchemin se dissimule le démon. Lettrines à fleur de peau.

Dans un colophon d’Anvers, se trouvent ces mots en semi-onciale d’un moine copiste : « Qui ne sait pas écrire pense que ce n’est pas mi travail. Trois doigts écrivent, tout le corps cependant fatigue ».

Mais comme le Christ s’était mis à porter sur ses épaules le fardeau des Hommes, Titivillus s’est mis à porter sur son dos les fautes de ceux qui en invoquaient la responsabilité du démon devant Dieu. Ainsi le démon devint par une contorsion que seule l’Histoire a le secret saint patron de ce qui se mua peu à peu en une corporation. Depuis, nous prenons le soin de prier et d’implorer la clémence de Titivillus, même si aucune chapelle dans aucune église ne lui est dédiée :

Démon et saint Patron, Titivillus, ne me sois point trop rigoureux ; ni point trop regardant en la matière. Modère ta parcimonie. Que la foule de mes coquilles et autres malfaçons ne retombent point sur mon âme, fasse qu’elles ne lui pèsent que le poids de la plume taillée par mes soins.

Et si je dois boire la lie de mon encre jusqu’à la fin des fins, tâche au moins de la rendre douce comme le rêve, et enjouée comme le rire. Semblable lettré, prie donc pour mon âme d’écrivant, et puis tourne la page. Amen. Ainsi soit-il.

Jean-Charles Angrand


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