C’en est trope

Raymond Cousse, le néo-colonialisme ironique

Témoignages.re / 13 septembre 2012

L’innocence est ce qu’il y a de plus difficile à perdre. Surtout en Afrique. Raymond Cousse a eu la capacité de l’avoir laissée sur le chemin d’Abidjan. Signe d’une lucidité hors norme. L’élastique de chagrin dont il parle et qui le sépare de la Beauce s’est presque allongé à l’infini : il a cassé avant, et avec lui tous les ressorts de l’auteur.

1990, Cousse se suicide l’année de la publication de son livre “La Découverte de l’Afrique”, ce qui fait de l’ouvrage plus qu’une simple chronique : une sorte de testament. L’ouvrage rapporte d’ailleurs plus qu’une découverte de l’Afrique : il marque essentiellement la découverte du néo-colonialisme en Afrique.

L’auteur et comédien est invité en Côte-d’Ivoire y faire des représentations devant un parterre de clubeurs rotaryés. Le spectacle n’est pas celui qu’on pense : l’acteur contemple davantage les spectateurs qu’eux ne le voient. Et ce qu’il va y voir, effaré, c’est sa propre image déformée.

Une de ces après-représentations : « Dîner semi-mondain. En sus de Monsieur et sa famille, cinq ou six colons en tenue de soirée. Censé présider ces agapes, je me suis présenté en pyjama. (...) Les choses sérieuses ont commencé dès l’apéritif : “Moi, ces bougnoules, j’en flanquerais les trois quarts au four pour décider les autres à être moins fainéants”. Je lui ai demandé ce qu’il entendait au juste par “bougnoules”. “Ben quoi, tous ces crouilles, ces bicots, ces ratons noirs, si vous préférez”. Je lui ai expliqué qu’il y avait abus de langage, ces qualificatifs étant traditionnellement réservés aux ressortissants du Maghreb. Puis je me suis mis en colère : “Votre incapacité à forger les termes adéquats atteste du déclin de la France dans le monde. C’est à cause de défaitistes comme vous que nous avons perdu l’Empire”. J’ai enfoncé le clou jusqu’au bout. Ce n’était pas pire que le traditionnel couplet sur les droits de l’Homme ». Quand on sait comment ils sont appliqués en France — et il n’est pas seulement question du droit à l’emploi ou du droit au logement... Durant la même soirée, une femme « a voulu savoir quelles étaient “à part ça”, mes impressions sur l’Afrique. J’ai dit qu’en Europe, je me sentais dans une société en agonie et agonisant moi-même, que j’avais parfois un doute, mais que mon séjour ici m’ôtait tout complexe à ce sujet. Elle souhaitait des éclaircissements. “Vous croyez vivre, mais vous êtes morts depuis longtemps. L’Occident crèvera bientôt de la vérole dont il a infesté la planète. Laissez-moi vous dire que je m’en réjouis profondément”. Elle fulminait : “Et vous pensez que ce sera mieux après ?”. J’ai répondu que je n’avais pas cette illusion. Elle est devenue hystérique ».

La vision de Cousse est quand même autrement plus amusante et vivante que celles d’un Richard Millet ou d’un Renaud Camus. À croire que ceux-là ne connaissent ni l’ironie, ni l’auto-ironie, ni même l’Afrique. Cousse a l’avantage de dire des choses terribles dans une langue élégante et distanciée, qui fait de cet écrivain notre dernier dandy.

Dans le genre de la diatribe, il va loin ; l’inconvénient, c’est qu’il faudrait citer presque tout. « J’ai lu quelque part que la Côte d’Ivoire ne connaît pas de sous-alimentation chronique, mais seulement la malnutrition générale. Ainsi s’expriment les sociologues blancs, suffisamment gavés d’eux-mêmes pour être en état d’établir ce distinguo ».

Il serait erroné de ne voir en ce livre que joyeusetés vachardes : il est aussi éminemment tragique. Car cette chronique de voyage se pose comme une traversée de soi au terme de laquelle Raymond Cousse se découvre lâche. Lâche en Afrique, paradoxalement démuni. De cette lâcheté de celui qui ne peut s’attacher, de celui qui doit partir au lieu de se battre.

Mais aussi parce que de toute façon, la bataille est impossible, elle est au-dessus des forces d’un seul homme, et même de plusieurs. Ainsi la relation terrible de sa dernière entrevue avec une prostituée africaine (seul revenu qu’elle ait trouvé pour se payer une formation) avec laquelle il s’était lié : « Nous sommes repassés par le Plateau acheter un sac qui plaisait à Augustine. Je le lui ai porté. Elle s’est pressée contre moi, voulait encore que nous fassions l’amour. J’ai dit que je n’avais pas le temps. Elle s’est mise en colère : “Alors, donne-moi l’argent”. J’ai donné l’argent. Nous sommes restés silencieux au bord du lit. Puis j’ai pris ses joues dans mes mains, nous nous sommes embrassés et je l’ai quitté pour toujours ». L’auteur décrit un monde où l’amour n’existe pas, où il ne peut exister, un monde tragique qui est contraint à le contrefaire, qui s’en donne l’illusion pour paraître humain encore, pour se rattacher à ce qui lui reste d’humanité.

Devons-nous rester, comme nous y invite l’auteur, à contempler ces talismans guéré, masques « d’une hideur achevée » — cette ethnie postulant la nature maléfique de l’Homme — et à les tenir pour unique miroir ? Tant que nous vivrons et que nos enfants nous verront vivre, nous écarterons cette image du monde.

Raymond Cousse évoque bien sûr en fin d’ouvrage la littérature — la bonne — comme l’un de ces tombeaux de notre civilisation, et il a raison, car d’abord la littérature est en avance sur son siècle, elle l’enterre ; ensuite parce que cette civilisation est dépassée, et qu’il ne lui reste plus qu’à tout mettre en œuvre pour se réinventer.

Le doigt est resté sur la détente. Cousse nous a donné un petit livre qui se lit comme un immense bouquin — qui devrait être offert en lecture à tous ceux qui veulent s’aventurer en Afrique, qui voudraient la comprendre et l’aimer, sans tomber dans l’illusion.

Jean-Charles Angrand


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