C’en est trope

Réunion-sur-Creuse

Témoignages.re / 26 janvier 2012

La Creuse a laissé des froids et des rides. 1961, on vide les orphelinats, les maisons de correction : les autorités font signer des documents à des analphabètes. L’île de La Réunion, dans son retard de développement, est dépossédée de ses enfants : les plus pauvres d’entre eux, les plus fragiles.

Le Guyanais Gaston Monnerville a eu beau se démener, on fermait à Cayenne pour rouvrir à Saint-Denis. Le masque changeait de tête, pas les façons de penser. En métropole, à peine disparu, rouvrait en outremer le bagne français ; il s’était mis à avoir ses enfants. La même histoire recommençait, à l’envers, avec des gosses. L’artisan promoteur se nommait Michel Debré, un débarqué qui, derrière des formules clinquantes, « créole d’un jour, créole de toujours », étouffe la culture d’un pays dont il devient le député — toute différence est alors vecteur de séparatisme. Il met en place une formidable machine à acculturer : le BUMIDOM, un nom charmant pour une réalité sordide : qui va amplifier et systématiser le départ des jeunes Réunionnais de leur île au motif que le chômage y est trop important tandis que la natalité est trop faible en métropole. C’est comme pour les poules, on rapproche les lieux de production des lieux de consommation en amoindrissant les frais d’acheminement. Aucune différence ne se fait, pour ce haut fonctionnaire, entre Dunkerque et Saint-Denis : c’est la France. Plus de 1.500 enfants de La Réunion sont déplacés et placés loin de la mer, en Creuse et en Cantal. Déracinements, choc des cultures, racisme ordinaire, esclavage domestique, viols dans le silence, l’action voit la victoire du charlatanisme judiciaire et politique sur l’humanité.

« Pour faire du chiffre, la DDASS avait envoyé ses assistantes sociales en tournée dans l’île ramasser un maximum d’enfants. Elle s’assurait de la collaboration des juges, d’un côté ; de l’autre elle bernait les parents en leur faisant croire que leur enfant allait devenir avocat ou médecin », souligne l’Association des Réunionnais de la Creuse. Les agents de la DDASS, « faiseuses de miracles » proposaient aux enfants de « vraies vacances de petits blancs » et des retours chaque année. Été austral oblige, ils passaient de +35 à -10 degrés.

Au bout de 5 ans, le directeur du centre de Guéret, inquiet, s’est mis à écrire à Debré, alors ministre de la Défense et député de l’île, pour lui demander d’affréter un avion militaire afin que ces enfants déracinés puissent revenir chez eux. Fin de non-recevoir. Les mesures paperassières passées en force sont mises sous chape de plomb, l’ouvre de l’oubli peut commencer.

Les conséquences humaines sont lourdes. Des frères et des soeurs séparés, certains de rejet en rejet jusqu’à la tentative de suicide en mer, c’est-à-dire le lieu de nulle part, entre Réunion et métropole, de là où ils venaient. Viols de jeunes filles. Beaucoup se détournent de l’île qui les a chassés et n’acceptent pas davantage la métropole qui ne les a pas intégrés. Ni Réunionnais, ni Métropolitains, ils se refusent, comme ils ont refusé la nouvelle vie qui leur était imposée. « Beaucoup souffrent de problèmes psychologiques, fait dire Brigitte Peskine à l’une de ses personnages, errent d’un endroit à l’autre, incapables de se fixer », « cette affaire est longtemps restée secrète, parce que les hommes politique qui en étaient responsables étaient encore au pouvoir ». D’où la nécessaire rotation des puissants.

À cela s’ajoute la difficulté à se reconstruire : avec la disparition des dossiers, c’est le lien qu’auraient pu renouer les époques et les lieux qui est jeté à l’eau. « Plus l’adoption est ancienne, plus les dossiers sont minces. Certaines DDASS détruisaient carrément les informations qu’elles possédaient... Au foyer de Guéret, les dossiers concernant les Réunionnais avaient mystérieusement disparu. (...) Ils sont restés à Guéret jusqu’au début des années 80. Ensuite, tout est parti à Paris. Pour y être détruit, je suppose. Ils ont fini par reconnaître la gigantesque erreur qu’ils avaient commise. Une monstruosité même. On ne déplace pas des enfants comme ça, de si loin. Alors ils ont essayé d’étouffer les choses ».

Cette catastrophe, dans le roman, enfouie comme un honteux secret de famille, car la déportation fut vécue comme une punition, éclate en drame. Prise de conscience de ce que la mesure Debré a laissé comme cicatrices dans les familles, puis enquête menée par un de ces enfants de déraciné, auquel le lecteur s’identifie. Remonté au jour de tout un passé dissimulé, une tante disparue. OEuvre aux enfants de recoller les morceaux de ce puzzle que les adultes leur ont laissé, et de redonner un sens et une direction à la vie familiale. Un livre positif, optimiste qui voit des enfants — symbole de l’avenir — prendre en main le devenir d’adultes écrasés par le poids d’un passé sans horizon. Ainsi de l’enfance, comme on la rêve, détentrice de l’avenir, renouvelante et conquérante.

Il reste que cette déportation indigne a duré 10 ans, jusqu’au jour où le directeur général de la santé a ordonné au préfet de La Réunion de faire cesser ce qui avait été mis en place par un nabab qui, décision prise, se désintéressa de ses réalisations et jamais ne reconnaîtra publiquement ses fautes. Constante politique, sur fond de marasme social.

Jean-Charles Angrand


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