C’en est trope

Rudyard Kipling ou l’aventure d’un style

Témoignages.re / 31 octobre 2012

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- Dis, papa, d’où vient la différence ?

- Au début, tous les animaux étaient pareils. C’était bien... Non, c’était monotone. On mourait d’ennui. Et en plus, on ne distinguait personne.

Alors, Dieu fit les animaux différents : les uns avec plus de cou, comme la girafe, les autres avec plus de nez comme l’éléphant. C’était plus intéressant, mais les disputes commencèrent : on trouvait les uns trop gros, les autres trop petits, on était jaloux, on était fier. On se battait.

Alors, Dieu se posa la question :

- Faut-il être pareil ou différent ? Il n’y a pas de solution.

L’étiologie selon le dictionnaire est la science des causes. Le conte étiologique s’affranchit de la rigueur scientifique, et si jamais il est science, c’est au sens étymologique de "scientia". Science des causes imaginaires, ou pour mieux dire science des hypothèses, il élucubre des causes originelles.

Sa tension est de mettre en forme la recherche imaginaire de la cause, ainsi constitue-t-il un pan non négligeable de la Poétique de la cause.

Une autre appellation serait cependant plus satisfaisante pour dire ces contes, comme ceux assemblés dans le recueil de Kipling, "Just so story".

S’il fallait en effet se cantonner à la seule poétique de la cause, nous n’aurions que des énoncés limités, du type : « Pourquoi la terre est-elle ronde ? Parce que si elle était carrée, elle ne pourrait pas tourner, ou : Si elle était carrée, on se cognerait aux angles ». « Pourquoi les poules n’ont-elles pas de dents ? Parce que sinon, elles nous mangeraient », etc.

Plus acceptable est donc le terme de "Contes du Pourquoi et du Comment" qui suppose une véritable démarche et ménage des étapes. A ce genre appartiennent "Les Histoires comme ça -a l’exception du conte de clôture : "Le Papillon qui tapait du pied", qui montre par la narration que la sagesse ne s’approfondit que par la légèreté, opérant là un retour et jetant un éclairage rétrospectif sur tout le recueil. Les contes étiologiques ont pour objet de regarder vers le passé ; or, celui-ci se tourne résolument vers l’avenir ; c’est d’ailleurs le seul conte de l’oeuvre dans lequel il est question, non plus tant d’animaux, contrairement à ce que laisse penser le titre, mais d’humanité. Le conteur y invite sa "Mieux-Aimée" (Best Beloved), Joséphine, sa propre fille, à prendre pour modèle de sagesse et de finesse la Reine de Saba qui en est l’héroïne.

Ceci étant, Kipling dans le poème qui accompagne le conte de "L’Enfant d’éléphant" se fait plus large dans l’évocation de la méthode, et ne se cantonne pas aux seuls Pourquoi et Comment. Ainsi :

« I keep six honest serving-men

(They taught me all I knew) ;

Their names are What and Why and When

And How and Where and Who »

What et Who apparaissent comme des éléments essentiels de ces histoires en ce qu’elles usent de la métamorphose, et qu’elles posent par la même la question de l’identité : une véritable identité que les personnages vont se chercher dans certains contes (le léopard, l’éléphant, le tatou) alors que pour d’autres ils vont la subir (le kangourou, le chameau, le rhinocéros). Le curieux et timide éléphant, au terme de sa métamorphose, reviendra plein d’assurance auprès des siens, pour les renvoyer ensuite à leurs propres défauts.

Servis notamment par une remarquable traduction de l’ecrivain Pierre Gripari, ces contes montrent un Kipling exubérant, explorant des formes, graphiques comme le montrent les estampes d’une belle et étonnante facture que l’auteur a pris soin de réaliser, mais aussi stylistiques, avec l’emploi des majuscules sur certains mots, des périphrases de désignation, des mots coupés (‘xcuse, ‘splique), ou inventés. L’auteur choisit, sans craindre la lourdeur, par l’écriture même, de rejoindre l’esprit de l’enfance.

Soulignons encore pour ces contes de la cause, qu’il n’y a pas de lien de causalité en dehors du temps. L’un suppose l’autre. Ce qui fait que le conte « étiologique » est une recherche temporelle, d’un au-delà de la mémoire : la cause nous parle du passé, comme la conséquence, du futur.

Et s’il pose la question des origines, il nous questionne par ricochet sur l’exacte consequence des actes. ll y va d’une pédagogie du temps ; mais de même que pour les origines, on ignore l’exact impact des événements, c’est la leçon de Tchouang-Tseu pour qui le battement des ailes du papillon provoque une tornade a l’autre bout de la terre.

Au-delà de ces histoires, il y a, ne l’oublions pas, un double portrait en creux : celui d’un papa impliqué dans sa paternité, et celui d’une petite fille qui parait malicieuse.

La littérature, assure Kipling dans son conte de l’alphabet, commence par un secret et se termine par un secret : « le plus grand secret du monde », le secret des origines, ne peut se trouver que dans la littérature.

Jean-Charles Angrand

Pour la défense d’une paternité engagée à la Kipling : contacter l’association Paire 2 Coeurs, Saint-Denis, président M. Bernard Barsamian, assopaire2coeurs@hotmail.fr


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