C’en est trope

Sagesse navajo, cérémonial zuñi

Témoignages.re / 18 août 2011

Les Indiens esquimaux prétendent que les gros cétacés vivent infiniment, mais que les coquillages, huîtres et moules, qui se fixent peu à peu sur leur peau et se multiplient sur toute la surface de leur corps, font qu’à la fin, trop alourdis pour venir à la surface chercher l’oxygène dont ils ont besoin, ils en viennent à se laisser couler au fond des abysses. Les baleines, disent-ils encore, sont les vieilles civilisations, et leurs coquillages leur sagesse... Sous le poids de la sagesse, des civilisations s’effondrent et les sociétés dominantes ne sont que les pires formes restantes : des formes incomplètes et agressives. Jeunesse en Oklahoma, terre indienne de substitution où ont été parqués puis spoliés une nouvelle fois les grandes tribus de l’Est et du Sud des États-Unis, Tony Hillerman (1925-2008) côtoie de jeunes Indiens qu’il mettra en scène dans ses romans. Mais c’est plus à l’Ouest, dans la région des “Four Corners” (les quatre coins) que se développe l’essentiel de son cycle romanesque, à la frontière du Nouveau-Mexique et de l’Arizona, en terre navajo.

“Dance Hall of the Dead”, “Là où dansent les Morts” se joue des lieux romanesques pour alterner les points de vue : navajo, zuñi et belagoana (blanc), ce qui lui donne une dynamique tournante : trois sociétés, trois systèmes de pensées et de valeurs totalement différents se font face et constituent le point nodal où le mythe et la réalité se rejoignent et rappellent que la vie avant d’être vécue est rêvée.

Le temps qu’un jeune Navajo sans repère désireux de s’initier aux mystères zuñi est amené à fréquenter anthropologues et hippies, et c’est une plongée au cœur des problèmes sociétaux, et une critique de la main mise des sociétés dominatrices qui se fait — et de leur vision scientiste. Hillerman définit ainsi l’anthropologue : « personne qui a reçu une bonne éducation et qui vole des objets d’art avec beaucoup de dignité ». Il remet en cause l’existence des musées en ce que le musée est l’enfermement et la fin de la culture dont il est fait étal. Les chantiers de fouille posent la question du rapport aux premiers peuples : Qui vole qui ? Les romans d’Hillerman entreprennent la critique du pillage culturel réalisé aux États-Unis à des fins le plus souvent arrivistes. Ainsi l’émérite professeur d’Université Reynolds qui « sale » ses champs de fouille — entendons par là qu’il insère clandestinement dans la couche sédimentaire adéquate des objets préhistoriques afin que les fouilles postérieures accréditent la thèse préconçue.

Cela écœure silencieusement le lieutenant navajo Joe Leaphorn, sensible par-dessus tout à la recherche de l’hôzhó — qu’on pourrait traduire par l’harmonie des choses et des êtres, dont bien évidemment fait partie la mort. « Les Jumeaux Héroïques trouvèrent la Mort (Sa) endormie dans un trou dans la terre. Né-des-Eaux allait le tuer avec son gourdin lorsque la Mort se réveilla et dit aux jumeaux qu’ils devaient l’épargner pour que ceux qui sont fatigués et usés par les années puissent mourir et laisser la place à ceux qui doivent naître ».

Façon de vivre le temps : dans son véhicule, Leaphorn attend, écrit Hillerman : « La coutume et les bonnes manières najavo exigeaient cette attente. Cette tradition était née il y avait très longtemps pour que les fantômes qui peuplaient la réserve et suivaient les voyageurs aient le temps de se lasser et de partir de telle sorte qu’ils ne puissent pénétrer à la suite de l’invité dans le hogan de son hôte. Elle survivait aujourd’hui autant par respect pour la vie privée d’un peuple rural éparpillé qu’à cause de la peur déclinante du chindi ». C’est une autre pensée, une autre façon d’aborder le monde qui s’ouvrent à notre esprit. En ces temps de mondialisme, de sitcom universalisé, de boulevards culturels, nous nous y sentons paradoxalement chez nous.

Tony Hillerman tient tout autant à mettre en avant l’antagonisme des « systèmes juridiques ». « Ed Pasquaanti (le chef de la police zuñie) était avant tout le garant de lois plus anciennes de plusieurs siècles que les codes écrits de l’homme blanc ». Le faussaire et meurtrier professeur Reynolds disparaîtra dans tous les sens du terme, en dépit des lois impérialistes, dans le pueblo.

En Guyane française, les chefs coutumiers se plaignent des lois républicaines qui les empêchent d’éduquer leurs enfants. N’oublions pas que les civilisations amérindiennes de l’Amazonie ne sont ni des civilisations de l’écrit, ni des civilisations de l’oral, mais des civilisations du faire. Un ado palikur dénonce son propre père à l’administration d’un collège pour violences. Les parents convoqués sont écrasés par la représentation blanche. Leur fils tannait ses parents pour avoir des chaussures de marque. Ils ne comprennent pas ce qui leur est reproché. Par peur, ils offrent un scooter au gamin qu’ils perdront définitivement — et que l’école perdra du même coup. Ça se passait à Kamuyene, Macouria. Il suffit encore de travailler auprès des descendants des déportés politiques indochinois ou de certaines populations amérindiennes pour se retrouver face à un obscur mur de silence. II suffit qu’un éminent historien ait déformé les propos d’un des derniers survivants du bagne de l’lnini, que la peur de tirer des bénéfices d’une culture multiséculaire se dresse pour que c’en soit fini. Les rapports avec la mémoire opprimée sont souvent faussés d’emblée. Et malheureusement, le mutisme se retourne le plus souvent sur celui qui le marque et participe, complice, à l’oubli officiel.

Il reste une méthode et une ténacité remarquables à imiter, celle de Tony Hillerman, qui en grande partie permettrait d’affirmer la pérennité des mémoires souffrantes, de valoriser des cultures menacées ou infériorisées.

Custer n’a eu que ce qu’il méritait, et à sa suite, beaucoup de belagoana (Blancs) demeurent « comme des taupes qui auraient horreur du noir ».

Jean-Charles Angrand


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