C’en est trope

Société du faux, fausse société

C’en est trope !

Témoignages.re / 14 novembre 2013

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“L’Ère du faux”, collectif (avec Gilbert Lascault, Jean Castex, Michel Pichol, Gabrielle Rolin, Arthur Tress, Norbert Bensaïd, Hector Obalk, Jean Baudrillard…), aux éditions Autrement, série Mutations n°76.

On ne vient pas au monde, c’est le monde qui s’impose à nous. Force est de reconnaître qu’à moins d’avoir une cuillère d’argent dans la bouche, il ne le fait pas de manière franche, ni amicale… Aussi avons-nous poussé au monde comme nous avons pu, place restante, avant, — à notre tour — de le pousser, comme il était nécessaire.

Il y a un autre aspect que vous mettez du temps à réaliser, c’est : l’habitude cautionne la lâcheté. Entré dans la fausseté du monde, par effraction, vous ne pouvez en ressortir indemne. Si tant est qu’elle se fasse insistante, l’expérience trouve son prolongement dans le champ du spirituel : la fausseté procède de la Révélation.

Du fait que la prise de conscience de l’imposture officialisée conduit à une relecture plus nette et exacte de l’existence, comme en photographie, le point se fait en réglant l’objectif.

Ça peut commencer ainsi, à la manière du livre de Félicité Herzog : J’en ai tellement voulu à mon père d’avoir été si décevant qu’il m’a été difficile de m’accepter, moi. Or, la société, jamais vous ne l’accepterez telle. Celle qui vous a été imposée est tellement fausse qu’il est devenu possible aujourd’hui — ce qui semble un paradoxe — de partir à l’aventure du vrai. La tautologie est devenue un enjeu !

De la sorte, s’il est une phrase à mettre en en-tête de tout ce qui m’a été donné d’écrire en direction des enfants, dont les miens — plus d’une centaine, récits, poèmes, chansons —, ce serait celle-là : « … Monsieur A. m’a expliqué que les ambitions musicales et littéraires qu’il nourrissait ne lui permettaient pas de passer ses journées à s’occuper d’une femme et d’une enfant en bas âge ». Attestation en date du 13 décembre 2004. On certifie que vous avez tenu des propos que vous n’avez jamais soutenus, et par cela même, on prétend vous montrer tel au rebours de ce que vous êtes et de ce que vous pensez. Le miroir a été défiguré. L’incompréhensible réside en cela : Alors pourquoi s’être marié et avoir voulu un enfant ? Le jugement cite une partie du témoignage. Les pièces ne manquaient pas pour mettre en cause la moralité du « témoin ». Ainsi entrez-vous dans le faux comme en plein délire. Le délire d’une époque, d’un lieu. La manœuvre multipliée par vingt, vous succombez à l’amour viscéral de la vérité.

Il suffit de craquer une messagerie d’une épouse en pleine procédure pour dresser un constat. « Je ne veux plus entendre parler d’XXX [une amie] parce que je lui ai demandé de me produire une attestation afin de me donner les chances d’avoir la garde de ma fille. Au départ elle a refusé en me disant qu’elle n’allait pas mentir pour me faire plaisir, mais c’est vraiment dit de manière déplaisante. Même que je lui ai dit que personne ne la contacterait pour lui demander des explications » (6 novembre 2012). Étonnant ce renversement des valeurs. Ceci étant, la dernière phrase est non seulement intéressante, mais juste. Le genre d’informations circule dans le milieu du divorce business, en France. Il semble que tout le monde soit au parfum, excepté les juges. Vous vous dites qu’il n’y aurait pas que le juge Estoup à examiner : grossesse dissimulée à l’enquêtrice sociale, logement fantôme, employeur déclaré qui est l’amant, des revenus variables, faux diplôme de l’étranger, faux C.V., carnet de santé de nourrisson vendu, noms de procureurs jetés en pâture à un inspecteur privé, plaintes pour non présentation d’enfant, pour déménagement sans prévenir, tout le monde sait cela, sauf les juges.

Ce dont il faudrait parler, c’est la corruption de la justice et d’en analyser les causes. Ce n’est pas tant de mettre des caméras partout qui changerait les choses, c’est de savoir qui serait caché derrière ces caméras et s’en trouverait protégé. La manipulation trouve son acmé à partir du moment où tout le monde manipule tout le monde : quand le mensonge trouve sa justification même dans l’onde qu’il provoque. L’Occident a de telle sauvagerie.

À partir d’un certain seuil de faux, couverts, classés par les pouvoirs judiciaires, vous regardez la société autrement. Nombre de juges, de procureurs font penser à ce chauffeur de bus qui refuse de vous donner un ticket pour avoir le plaisir de vous voir verbaliser par les contrôleurs qui attendent au prochain arrêt. La justice qui se dit rendue au nom du peuple français le considère un peu trop comme un imbécile.

Vous vous intéressez donc au faux, au mensonge — celui qui manipule, à l’imposture qui ronge la société de l’intérieur, sans rien laisser paraître, comme ces termites qui dévorent un encadrement de porte ne laissant que la fine couche de la peinture. Avec les records de pauvreté pulvérisés, d’écarts de revenus, ici plus qu’ailleurs, et la disparité de richesses entre pays voisins, il n’est pas étonnant que les relations hommes-femmes soient particulièrement à risques, notamment à Mayotte, en Guyane. Le développement d’un pays ne peut plus se concevoir isolément, il se mesure en fonction du développement des pays voisins, nécessité est d’harmoniser les attentes. Imaginez que vous avez un enfant dont vous êtes séparé. Le beau-père, au seuil de la retraite, pour échapper à la baisse de son pouvoir d’achat, décide de construire sur le terrain de son épouse à Mada, vous voyez partir votre enfant dans un pays instable où la majorité est à 21 ans, les papiers s’achètent, les gens aussi ; les lois n’y sont pas les mêmes, les moyens d’y prétendre non plus. On sait bien tordre la vérité, et puis vous avez la tête d’un harceleur. Un érémiste réunionnais que j’avais rencontré vivait à Mada ; il ne rentrait pas : il réglait le chef de la douane à Tamatave pour les tampons, il faisait croire qu’il était retourné à La Réunion, dans le but de bénéficier d’un renouvellement de séjour à moindres frais. Là-bas, on l’appelait « le Millionnaire ».

La France est peut-être un pays moins corrompu que d’autres, mais les sommes détournées sont incomparablement plus élevées. C’est dans cette mer visqueuse que Cahuzac s’est répandu.

Et ce que vous finissez par comprendre, c’est qu’en cette civilisation marchande, la vérité se met à coûter assurément beaucoup plus cher que le mensonge.

Jean-Charles Angrand


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