C’en est trope

Socrate, statue sans ombre

Témoignages.re / 5 décembre 2013

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La Légende de Socrate par Mario Meunier, aux éditions Albin Michel.

Le soleil de Diogène n’est pas celui de Socrate. L’antiquité bruisse de mille et une anecdotes qui sont des indications sur la praxis philosophique, des portes d’entrée, à la fois supports de réflexion et leur aboutissement. «  La philosophie enseigne à faire, non à dire  », soulignait Sénèque. Plusieurs d’entre ces instantanés pris dans le sillage de Diogène de Sinope portent sur la lumière. Ainsi : Alexandre le Grand s’étant approché du philosophe pour lui signifier son admiration, lui dit : «  Demande-moi ce que tu veux, et je te l’obtiendrai !  » Diogène leva la tête et lui lança : «  Ôte-toi de mon soleil ! »

Autre parabole lumineuse : Diogène se promenait sur l’Agora, en plein jour, une lanterne allumée. Quand on lui en demandait la raison, il répondait, regardant autour de lui : «  Je cherche un homme.  » Parfois j’imagine qu’un coup de vent vient à éteindre la lanterne, et plonge l’Agora dans l’obscurité. Le récit est si beau qu’on trouve le récit inverse au Portugal. Le poète Camoens était à la rédaction de sa grande épopée, au plus tard de la nuit - son chat, couché sur la table -, quand la bougie vint à s’éteindre. Alors le poète continua à écrire à la lueur des yeux de son chat.

Les Grecs anciens goûtaient fort les énigmes ; elles faisaient partie de leur horizon. Pour les désigner, ils utilisaient deux mots, c’est dire leur importance, à savoir : «  ainigma  » et «  griphos  ». Le premier, qui signifie «  obscur  », évoque la parole qui déguise la pensée. Le second désignait le «  filet  » et exprimait davantage les conséquences de cette parole qui emprisonne et prend au piège tel un filet de pêche. Si l’attitude de Diogène se positionne sur un «  ainigma  », Socrate est résolument du côté du «  griphos  », du griffon. C’est un chasseur d’ombres. Il prend au piège les contradictions.

Que dit Socrate ? Il dit : Nous sommes un cadavre que nous n’acceptons qu’au moment de notre mort. Il dit : Nous sommes une statue qui parle de (notre) disparition. Parce que nous refusons la forme absolue, qui est celle de l’immobile. Socrate emprunte à Zénon sa dialectique sur le mouvant, mais intériorisée. L’immobilité, à rechercher, se cache dans l’intérieur des choses. Mario Meunier le souligne : «  Socrate était d’une telle égalité d’humeur que Xanthippe [sa femme], rendit elle-même justice à la sérénité d’âme de son mari, en avouant un jour publiquement qu’elle ne l’avait jamais vu revenir au logis avec un visage plus ému qu’il n’avait en sortant  ». Fidèle à lui-même, fidèle à son génie, son daimon , Socrate prend pour modèle, non la nature changeante, disparate, mais la statue : la statue intérieure.

Si les électrons s’agitent, le noyau reste. «  Tout est fini avant même d’avoir eu lieu  », dit à ce propos Sollers. Les indices, que ce soit dans les dialogues de Platon ou dans les textes de Xénophon, abondent pour montrer que Socrate veut se mouvoir en statue. Qui, comme la statue du Commandeur, prend par la main les dom Juan de la pensée et les entraîne vers les Enfers de la contradiction.

«  Un jour, il arriva à Socrate, après un souper, de ne rentrer chez lui que fort avant dans la nuit. Quelques libertins facétieux imaginèrent de lui faire peur et de mettre à l’épreuve son calme inaltérable. S’étant appliqué des masques de Furies, ils se vêtirent comme des spectres, prirent des torches, se mirent en embuscade et se présentèrent en hurlant tout à coup devant lui. Socrate ne recula pas d’un pas. Nul frisson de frayeur ne passa sur sa face. » J’aurais préféré, moi, qu’il hurla comme une vieille poule pour se mettre à picorer les pieds des plaisantins - et non cette statue plus morte que vive.

Je me souviens de ma grand-mère Cécile, prof de philo en khâgne, qui avait publié en 45-46, Le Matérialisme dialectique, Les Origines françaises du matérialisme avec Roger Garaudy, aux éditions Sociales, les éditions communistes. Elle m’avait fait découvrir L’Apologie de Socrate, et pourtant, retraitée, elle ne se plaisait qu’à lire des romans policiers et « ses petites Anglaises », les romancières britanniques. Ça me faisait drôle : c’était comme si Socrate était mort une seconde fois.

Le philosophe athénien avait son « génie », pour à sa mort, devenir le génie de l’Occident, qui ne lui ressembla pas pourtant. Car l’Occident n’a eu de cesse que de tuer Socrate.

Cette absence à la vie, cette absence de fantaisie, de grain de la part du philosophe antique, une autre anecdote ancienne, profonde, l’a dénoncée, et de manière très pointue. La critique venait de l’Inde, cette autre contrée de sagesse. Onésicrite, le disciple de Diogène le cynique, fut mandaté par Alexandre le Grand, qui avait conquis une partie de l’Orient, pour questionner les gymnosophistes indiens. Il reçut une haute leçon de la part du Brahmane Dandamis, nu sur sa roche, auquel il fut expliqué la leçon de Socrate. Ce dernier obtint pour réponse cette remarque pénétrante : «  trop préoccupé de la loi  ». En très peu de mots, le sage indien mettait le doigt sur le trait essentiel de la philosophie socratique et post-socratique. Socrate voulait être la Loi, il en avait la rigidité. La Loi que l’Europe statufia si souvent. C’est toute la pensée occidentale que le sage indien ouvrait, comme on ouvre un fruit.

… Nouveau zoo de Macouria, des jeunes lisent tout haut le règlement intérieur qui s’étale au verso du billet d’entrée. Ils se marrent. Ils disent : «  Eh, t’as vu : il est pas écrit qu’on peut pas cracher sur les animaux – on va leur cracher dessus !  » Ce qu’ils disent, c’est une Europe engluée dans la prolifération de ses lois.

Jean-Charles Angrand


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