C’en est trope

Sous les lumières trompeuses, une île, une humanité qui se rapproche…

Jean-Baptiste Kiya / 23 octobre 2014

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Les Naufragés de l’île Tromelin d’Irène Frain, collection J’ai Lu.

Tout ce que le capitaine Jean de Lafargue avait sauvé du naufrage de L’Utile était deux magnifiques dès en ivoire ; comme s’il s’agissait encore de jouer ce qui lui restait de vie à pile ou face, de se refaire ou perdre la mise encore — quelle mise, d’ailleurs, si ce n’était qu’un reste d’honneur et de raison battant comme un vieux chiffon cloué au mât de la déconfiture et encore tiré par tous les vents du large ?
Pourtant, à ces dès, en regard, sur l’autre plateau du trébuchet un petit récipient en cuivre posé à l’envers, à même le sol, mis à jour par les fouilles de la mission archéologique de 2006, et qui parle d’un geste interrompu d’une esclave, naufragée de 15 ans, à la venue d’un navire. C’était plus qu’un objet d’ailleurs, c’est un geste figé depuis près de deux cent quarante ans qui s’était mis à rejaillir du sol, sous le sable et la végétation rabougrie, entre les concrétions de coraux morts, intact. Il a fallu aux naufragés esclaves quinze ans d’attente pour en arriver à ce geste, et 250 presque, à nous, pour y parvenir. Que de chemin parcouru dans les profondeurs de l’être…
Qu’est-ce qui a bien pu se passer là-bas ?

Le 31 juillet 1761, pour l’île sans mémoire, qui apparaissait et disparaissait au fil de la cartographie, commençait une histoire aussi amère que le sont les gouffres qui l’environnent.
L’île a longtemps vacillé, elle a longtemps fait partie de ces îles imaginaires ou douteuses, au dessin inachevé, un bout de terre en équilibre sur le fil qui sépare la légende de la réalité. Elle était une de ces îles flottantes qui hantent la mémoire des marins dont les positions au milieu de rien ne cessent de varier comme le ciel de ces îles.
Le gouverneur Antoine Desforges-Boucher, prétextant la menace anglaise et le blocus imminent, avait suspendu d’un trait de plume la traite négrière sur les îles française de l’Océan Indien. En réalité, il s’agissait pour lui d’entraver les concurrents, les Lafargue et autres Lesquelen. Trente ans après, au bout du monde, se poursuivait la castagne que se livraient ces familles dans la rade de Lorient à coups de rames pour des bancs de poissons. C’était une histoire de cours : interdire la traite, c’était faire monter les prix. À ce jeu-là, Lafargue s’est cru le plus malin, il a voulu doubler le gouverneur qui menait une traite clandestine pour son propre compte.
Le 22 juillet, Lafargue embarque 160 esclaves sur sa frégate L’Utile, un navire de 800 tonneaux, à Foulepointe, en la côte orientale de Madagascar. Une marchandise humaine de première qualité soigneusement triée et marquée au fer rouge par le médecin de bord : testicules soupesés, inspection dentaires et des membres ; les mâles sont de bons reproducteurs ; et les femelles aptes à subir des grossesses à répétition. Allongés et serrés dans le remugle de la cale à la façon des caisses d’anchois, on les fait monter une fois la journée sur le pont, au grand plaisir des matelots qui les lavent à coups de seaux d’eau de mer, et qui les font danser pour les réchauffer et les sécher au son de la flûte, sur des airs de Bretagne. Le médecin inspecte la vermine qui se cache dans les plis, et les femelles qui ont leurs règles. Une grande ombre persiste en ce siècle des Lumières.
La route est inconnue, vers le Nord, pour éviter les navires, et le 31 juillet 1761, la course du navire se brise au milieu de la Mer des Indes, sur un nulle part, quelques récifs d’un îlot perdu qu’on appelle aujourd’hui Tromelin et qui n’avait pas de nom alors, une île déserte, battue par les déferlantes du Grand Sud. L’échouage fait près d’une centaine de morts parmi les esclaves enfermés dans la cale, par noyade.

Le chiffre inscrit sur le journal que tient l’écrivain de bord du naufrage est de 88 rescapés esclaves. Deux mois plus tard, au moment de quitter l’île, il n’en restera guère qu’une soixantaine. Joseph, le Noir des Blancs, le traducteur malgache, se rend au « camp des esclaves », deux tentes réalisées avec les anciennes voiles du navire, surveillé nuit et jour par des hommes en armes ; il leur demande d’aider les Blancs à construire une embarcation pour quitter l’îlot, ce qu’ont refusé de faire certains Blancs, les plus nobles, ceux-là qui ne se salissent pas les mains. Ils vont participer à la construction d’une prame.
Le 26 septembre, deux mois après le naufrage de la frégate L’Utile, tous les Blancs, au nombre de 122 et le traducteur malgache, Joseph, embarquent sur le vaisseau achevé, bourré à craquer, laissant les esclaves sur le sable de l’île, les regarder partir. À eux, quelques vivres.
Commence alors une attente pour les naufragés africains qui durera 15 ans. La promesse que leur a faite Castellan, le second à bord de L’Utile ne sera pas tenue : le gouverneur de l’Île de France, Desforges-Boucher refusera de lui fournir un bateau.

Le 29 novembre 1775, quand la corvette La Dauphine récupère les esclaves survivants de L’Utile qu’elle a repérés, il ne reste plus que 7 femmes et un bébé de huit mois. Les tentatives de s’enfuir de l’île maudite par radeau se sont toutes révélées des échecs.
La mère du bébé, Sémiavou (Tsimiavo en malgache, « celle qui n’est pas orgueilleuse) sera débaptisée à Port-Louis et rebaptisée « Ève » — ce qui était autrement plus orgueilleux. Les Blancs ont toujours voulu se statufier en Afrique le pied sur les dépouilles d’animaux qu’ils ont abattu, et sur les cadavres d’hommes.
Les différentes fouilles archéologiques mirent en valeur quelque chose qui ne manque pas de laisser songeur. Malgré la tentative des Blancs qui ont cherché à animaliser les esclaves, malgré les rigueurs du climat, malgré le plus extrême dénuement dans lesquels ces êtres ont été plongé 15 ans durant, et malgré l’oubli volontaire dont ils ont été les victimes, malgré tout cela, ils sont restés des hommes, debout, sachant se tresser des vêtements de plumes, sachant avec les blocs de coraux taillés construire des bâtiments épais destinés à affronter des cyclones, veillant à entretenir, en absence de bois sur l’île, un foyer, 15 années interrompues, en prélevant le bois qu’il leur restait sur le navire échoué.

Pour les Malgaches, le bois symbolise traditionnellement la vie, et la pierre la mort ; à l’époque les habitations sur la Grande Île étaient construites avec des éléments d’origine végétale (bambou, ravenala, sisal, raphia), seuls les tombeaux étaient érigés en pierre. Enfreignant leur coutume, les naufragés construisirent des abris solides. Le souci constant des Malgaches est traditionnellement d’ordonner leur cadre de vie, l’intérieur des maisons et l’environnement immédiat, en fonction des points cardinaux. « Or, à Tromelin, souligne le directeur des fouilles, Max Guérout, les trois bâtiments découverts forment une couronne et n’ont pas de références communes. Au lieu de se plier aux traditions, la règle systématique semble avoir été ici l’adaptation au milieu : installer les ouvertures à l’opposé du vent dominant, se protéger du sable qu’il apporte, construire en dur pour résister à la fureur des cyclones ».
Cette poignante résistance des naufragés a été reconstituée, il faut le souligner, avec un talent rare par Irène Frain, une des plus réunionnaises auteures métropolitaines.


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