C’en est trope

Sur la ligne de crête

Témoignages.re / 7 février 2013

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Confronté au mystère éternel de cette mère qui tente de mettre fin à ses jours à cause de ses propres fils — alors que, pour lui, avoir des enfants représente une raison de vivre, c’est-à-dire un aller plus loin que soi —, il est devenu père sans n’avoir jamais pu être un enfant, car tôt déjà, il lui semble qu’il n’a été que monstre, ce qu’il a continué à être, ne sachant que cela.

Cet élément a constitué un immense choc qui l’a traversé, mais il n’a jamais mesuré l’exacte ampleur de ce choc, tant il s’est appliqué, pour se protéger, à vivre à côté, se construisant un monde composé de feuilles mortes espérant que le vent y soufflerait si fort qu’il n’entendrait plus que le bruit que ferait sa propre vie en partant.

Il y a des autobiographies qui sont impossibles à écrire parce que le sujet ne peut saisir que des bribes de sa propre existence — et par là même de sa propre conscience —, le reste lui échappant probablement toujours, refoulé sur des rivages étranges et hostiles qui l’obligent à rester séparé de lui-même en une dysharmonie qui a façonné intérieurement un paysage qu’il ne reconnaît pas.

Il cherche à présent dans les livres la logique qui échappe à sa vie, cette logique qui lui a permis de rester debout et de voir plus loin. Ainsi des yeux de ses propres filles à travers lesquels il veut apercevoir son propre destin.

Les enfants traversent des drames sans en prendre tout à fait conscience, c’est leur force : leur cerveau rapetisse les événements pour sans doute les mettre à leur portée. Ils ne mesurent le poids de certains incidents sur leur propre vie que longtemps après, aux dégâts qu’ils ont laissés, à des traces qui ne trompent pas, et dès lors qu’ils sont déjà partis et au moment où souvent il se trouve qu’il est trop tard.

Celui et celle qui osent se confronter à l’exercice périlleux de l’autobiographie, de la confession — qu’il appelle cela “roman” ou non — sont confrontés, à l’instar de Félicité Herzog, à des difficultés gigognes qui l’apparentent à une montagne à conquérir.

Problèmes littéraires d’abord : tous les moments vécus ne sont pas d’égale valeur, il appartient à l’écriture et à ses implicites de rendre ces étagements, de rendre la perspective qu’ont les événements vécus. Comment évoquer la fragilité de l’intime sans la froisser ou la déchirer ? Quels mots, quelles tournures choisir pour préserver la mesure des événements et leurs mystères ? Quels mots pour dire le flottement de la mémoire, le flou de la conscience ? Comment arriver à rendre la distance qui sépare de l’événement, et le sfumato du temps prenant en compte la nostalgie et l’étrangeté qui l’imprègne ?

Le problème de la mémoire se pose ainsi : les souvenirs triés questionnent la couleur de la mémoire : quels sont les critères qui ont fait que tels ou tels souvenirs m’arrêtent et que d’autres non ? Pourquoi certaines personnes ont une mémoire plus négative que positive, ou l’inverse ? Il apparaît nécessaire de dresser l’inventaire des souvenirs, si tant est qu’on le souhaite, avant de se livrer à l’histoire de sa propre mémoire, et de se livrer à l’analyse de la mémoire familiale : sur ce qui se dit du passé commun.

Vient ensuite le problème de la conscience qui est variable selon les faiblesses de sa formation, sa sensibilité et suivant l’âge. La conscience glisse sur de graves événements sans les percevoir tels, mais opère la transformation qui fait que plus le temps nous éloigne de certains actes, et plus ceux-ci grossissent en sorte qu’ils reprennent une dimension plus juste dans la recomposition intérieure, voire excessive, en un phénomène de rattrapage. Cet exercice mental est l’exercice le plus proche de la folie, et ça, Félicité Herzog le sait.

Le laconisme du titre de son autobiographie pose la relation enfant-parent qui fait que chaque enfant cherche en son parent un héros. Une quête souvent vouée à déception. Félicité Herzog nous conte le trouble jeu de miroir d’une petite fille cherchant son modèle et ne le trouvant nulle part. Dieu que les héros sont décevants ! Il y a Maurice, ce père célèbre et l’absent, l’auteur d’Annapurna 8.000, alpiniste douteux, héroïsme sous drogues, centré sur le soi. L’Annapurna fut le tremplin d’une carrière dans la plus haute administration. La France pour se venger de l’humiliation infligée par sa défaite à l’orée de la Seconde Guerre mondiale avait besoin de héros, elle se mit à financer l’héroïsme, et ce fut une vaste mystification. Ce héros de père, ivre du mirage de sa grandeur, s’est arrêté avant le sommet et a posé pour des photos truquées, drapeau français brandi, pour de retour au pays dresser sa propre statue et peaufiner sa propre légende. « Qu’est-ce donc qu’un héros ?, écrit sa fille. Un héros agit-il dans l’inconscience ou sa conduite est-elle le produit d’un acte libéré ? » ; « Le drame de mon père est l’incommunicabilité de son expérience. Son équation personnelle est un enfer », plus loin, définitive : « il se comportait comme s’il ne voulait pas se transmettre ».

L’auteure parcourt sa galerie de portraits personnelle de héros, mais les regards sont fuyants, chacun se dérobe dans des chausse-trappes dérisoires. Il y a la figure du frère qui se met dans la roue du père, et qui fait de l’héroïsme une exigence. Las, il trouvera au bout paranoïa et schizophrénie : investi de responsabilités délirantes, il finira fou, enfermé dans ses cauchemars. La mère, philosophe engoncée dans sa philosophie, déconnectée, abandonnique, féministe si attaché à sa liberté qu’elle en délaisse ses enfants. Félicité trouvera la figure idéale, un temps, dans la littérature, mais Arsène Lupin la mène à “L’Île au trente cercueils”, un roman écoeurant, dépravé. À chaque fois la lumière est volée.

Dans cette quête éperdue, on retrouve les tares de l’éducation de la génération après-guerre : les castagnes frère-sœur, avec au-dessus, silencieuse, la lâcheté adulte. « Les adultes ne devaient pas s’en mêler, la nature faisait si bien les choses. Chacun compatissait sur mon sort avec un large sourire ». Il faut bien les préparer à la vie, en faire des hyper agressifs... « Le comportement de mon frère n’était jamais condamné, ses coups restaient éternellement impunis et j’étais toujours placée devant le fait accompli ».

Face au désespoir que provoque l’absence de héros, l’auteure a su devenir l’héroïne de sa propre mémoire qu’elle a longuement escaladée pour rejoindre son père sur cette ligne de crête : là où l’oxygène manque et où on est face à soi-même.

Jean-Charles Angrand

“Un héros de Félicité Herzog”, aux éditions Grasset.


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