C’en est trope

Téhem, le regard de l’enfance

Témoignages.re / 27 décembre 2012

Il n’y a pas si longtemps qu’un de mes collègues récemment dans l’île me confiait ceci : « Samedi, j’ai fait le tour de La Réunion. C’est tout petit ! Un de ces quatre matins, je me réveillerai, et j’étoufferai ».

Saisi par l’empathie, je ne lui ai pas dit ce que j’aurais dû : qu’il fallait compter un peu plus sur l’infini visage de l’homme.

Téhem, aussi, s’en tient à des lieux communs. Qu’il s’agisse de peindre les personnages d’un village des Hauts, nous trouvons le curé rabat-joie, le commerçant zarabe arnaqueur, le boutiquier chinois vendant ses macatias en béton, le yab défoncé à la dodo qui entend ses poules parler, le maire qui vend sa municipalité, jusqu’à la gratteuse ti’bois avec ses bougies Louis XIV et lunettes Saint-Expedit. Toute la vision, tenue par la caricature, est prisonnière.

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Et, en même temps, rien de naïf dans tout ça, ce n’est pas Tintin au Congo : plutôt de l’autodérision — le dessinateur use des lieux communs de son île pour mieux s’en amuser. Ainsi cette planche où le boutiquer chinois reconverti en gérant de grande surface — modernisation oblige — remarque : « Moin l’est pour la préférence régionale ! Mon caissière l’est zarabe… Mon comptable l’est chinois… Mon boucher l’est malbar… ». Et d’ajouter dans une dernière image qui découvre une file de personnages coiffés de la kofia, avec une petite poche dans le dos au-dessus de laquelle se trouve une flèche indiquant 10 F” : « … Mon caddie l’est comorien… ». Loués 10 francs, c’est à eux que revient la charge de transporter les courses dans un carton, avec l’assentiment réjoui du touriste métro de base.

Lieux communs pour une auto-dérision constante, mais il y a plus que cela : l’éponyme Tiburce qui, même s’il se caractérise par un jeu folklorique (la course la roue), s’en échappe définitivement facétieusement par sa facétie consubstantielle. C’est l’enfance en Tiburce qui n’est pas caricaturable , c’est l’enfance de ce personnage qui le sauve de toute caricature : et le rire s’éclaire ici.

Exemple d’actualité, Noël : (vignette 1) Le curé s’approche d’un gamin : « Tu ne vas tout de même pas faire exploser ce caméléon avec un pétard ?! » /(Vignette 2) Le même : « Ne me dis pas que tu trouves ça drôle ? /(Vignette 3) Arrivée de Tiburce, couvert de piquants, qui tranche : « En tout cas, l’est plus drôle qu’avec un tangue !! ».

Encore, cette autre planche que j’affectionne, car elle concerne l’instruction et la culture à La Réunion : Tiburce est au tableau, il récite sa leçon — qui touche à son pays. « Heu… La France l’est un pays éropéen… Y vend’ formage semb’ lo vin… » (vignette 1). Le maître le reprend avec sollicitude : « Pourrais-tu faire l’effort de parler en français » (vignette 2). (Vignette 3) Tiburce, appliqué, reprend, en bon français : « La France est un pays volcanique, possédant 3 cirques… ». Une seule bande ; tout n’est pas dit, mais tout est suggéré.

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La planche de Téhem est dans ces albums habituellement composée d’une seule bande, elle-même divisée en trois vignettes, ce qui est un minimum en bédé — même si l’on trouve de remarquables dessins de couverture qui sont des histoires à part entière, grâce à la multiplication des personnages pris dans des situations qui se font écho.

La progression est parfois basée sur le langage, plus souvent encore sur le dessin (3ème vignette), et procède de deux façons : soit en accumulation jusqu’à la caricature (dessin final), en une progression ab absurdo ; soit par opposition brutale, réalisée à la dernière vignette.

Vous observerez que les blagues ont souvent ce rythme ternaire. Exemple, pour se moquer de la société du chiffre, ou pour être exact : de la société dirigée par le chiffre — cette histoire : C’est un gars qui divorce, il discute avec un copain autour d’un verre. Il dit : - Tu sais, 80% des parents d’enfants autistes divorcent. L’autre remarque : - Mais ta fille, elle n’est pas autiste ! Et le premier dit : - C’est bien ça qui m’inquiète . Il y a trois moments dans cette blague pour laquelle, in fine, on imagine les mines déconfites. Ce qui ne prive en rien Téhem d’une imagination galopante et d’un sens de l’humour bien accroché.

Ce n’est pas faute d’avoir protesté auprès de la Rédaction que nous n’avons pas de dessins de presse. Pour pallier ce manque, je vous propose d’en imaginer un. Prenez la légende suivante, et figurez-vous personnages et situation : «  Deux jours après la fin du monde… Peuh, toujours les mêmes problèmes  » . Vous pourrez à votre convenance imaginer une vue du paradis…

Jean-Charles Angrand

Tiburce (1) Ilet-Titby, Tiburce (2) votez Law-Law, Tiburce (3) chacun ses brèdes, Tiburce (4) à cons. de prèf. régionale de Téhem, aux éditions du Centre du Monde.


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