C’en est trope

Transparence de Sagan

Témoignages.re / 2 mai 2013

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Nul ne l’ignore, Françoise Sagan a été assassinée par le fisc. « La barbe, disait-elle, cette histoire-là ». Pas de quoi effrayer les asticots : c’était une joueuse et qui perd gagne… Dès l’entame de “Bonjour tristesse”, Cécile, une ado qui joue avec les cœurs, et se joue des adultes. Mais si l’héroïne du roman mène la danse, c’est une danse triste.

Dans ce fin récit, l’argent coule à flot, l’addition réglée rubis sur l’ongle, les portes des boîtes de nuit s’ouvrent dans le ciel nocturne comme des jambes avides, les demi-mondaines rient à gorge déployée, les décapotables se pavanent, les jolis garçons flirtent. Le plaisir est si facile, un pas de danse sur la moquette, les bains de soleil se prennent au plus chaud de la journée ; on fait de belles phrases, on débouche les bouteilles ; sourire de casino, le tout habillé d’un cynisme bon enfant qui permet d’accepter son insolente richesse de classe aisée, l’ennui avec. L’argent-l’alcool-les filles, a priori, cet univers de strass et de sitcom ne prête pas à l’empathie.

Il faut pourtant se méfier des partisans du normalisme : ce sont gens qui tournent en rond. La futilité a ses profondeurs.

Sous les paillettes d’un monde et l’écume de l’époque, l’ombre guette. Derrière l’inconstance amoureuse veille l’amour sacré, fil des marionnettes : l’amour qu’une adolescente, entraînée par un père léger dans une vie facile, lui voue. Le lien constitue le point gravitationnel du roman. « Il ne me faisait jamais passer après ses passions. Certains soirs, pour me raccompagner à la maison, il avait dû laisser échapper ce que Webb appelait “de très belles occasions” »… « Nous étions de la même race, lui et moi ; je me disais tantôt que c’était la belle race pure des nomades, tantôt la race pauvre et desséchée des jouisseurs ».

Se met alors en place le drôle et paradoxal combat d’une ado décidée à sauver son père du sérieux, parce qu’elle sait qu’il ne lui convient pas : le renversement de la doxa de la relation filiale fait que la jeune femme prend les commandes, sans le montrer, de la vie de son parent.

Aussi, la dissimulation et la manipulation fondent-elles la progression du roman et lui assignent un monde faux et futile où on évite de parler de suicide alors qu’il est omniprésent, un monde où il est inélégant de parler d’argent alors qu’il est partout et qu’il compose les attitudes.

En février 2002, Françoise Sagan est condamnée en marge du procès Elf à régler une amende de 50 mille euros. Ruinée, elle se retrouve privée de domicile, de chéquier, réduite au statut d’une enfant, au bon vouloir de ses proches — une fin en forme de nœud coulant pour une femme et une artiste qui incarnait la liberté.

Aujourd’hui, poussée par la crise, le désir de transparence gagne la société tout entière, et fait qu’on assiste au déballage des déclarations patrimoniales, démarches politiques qui occultent la philosophie de l’argent. On peut faire vœu de pauvreté comme de richesse. L’argent a son style, autrement dit son caractère. Quelles assises cachent donc les insolentes fortunes, sur quels poèmes se déclinent-elles ?

Votre chroniqueur s’est pris au jeu, toute déclaration devrait se faire en vers : « Quelques livres raturés/Invendables, annotés/La liberté en nature/Une guitare, une voiture/Un compte en banque troué/Mais ce que je n’ai/Point, l’ayant obtenu/À la sueur de mon front nu ». On dit que Valls, aussi, vit à découvert, à l’image de la France : serait-ce là l’unique moyen d’accorder peu de crédit à l’argent ? Pour connaître l’homme, il est préférable de connaître non ce qu’il gagne, mais ce qu’il fait de sa rétribution.

Aujourd’hui, la politique a envahi la vie publique, et lui fait écran. Elle se prend pour une philosophie dans l’ignorance de ses limites. Elle écrase la poétique qui devrait la sous-tendre. Comme jadis, les privilèges — ceux qu’on croit détenir tout au moins — font barrage.

Le 3 novembre 2006, le grand ami de Sagan — celui qui l’a accompagnée toute son existence, et chez laquelle il avait sa chambre — Bernard Frank, est attablé dans un restaurant du 8ème arrondissement. Il prend du saumon à l’échalote avec des couverts à poisson quand, brusquement, il s’affaisse. Il ne se relève plus, victime d’une crise cardiaque foudroyante. Son épouse indiquera plus tard à la presse que le grand critique « parlait de politique » à l’instant fatal.

“Bonjour tristesse” : tristesse d’un bonheur qui s’en va, mais aussi et paradoxalement, tristesse d’un bonheur redouté.

 Jean-Charles Angrand 


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