C’en est trope

Ueda Akinari, d’huile et de papier

Jean-Baptiste Kiya / 13 octobre 2016

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La Maison dans les roseaux (Contes extraits du recueil Contes de pluie et de lune) d’Ueda Akinari, en Folio.
L’huile et le papier
L’huile Le papier
Pour la lampe Pour le théâtre d’ombre
= La lune = La pluie
Les Contes de pluie et de lune.

Le 3e jour de la 3e lune occupe dans les fêtes calendaires japonaises une place de choix : celle de la traditionnelle fête des poupées. On rapporte que les poupées reçoivent des enfants des confessions terribles auxquelles les adultes n’ont pas accès. Mais comme celles-ci ne peuvent répéter ces confidences, elles les prennent sur elles de sorte que les enfants s’en trouvent déchargées.

Au bout d’un certain temps, lourdes de trop de secrets, risquant en retour de les répandre de manière toxique, il convient de les brûler, de les réduire en cendres.

La 5e veille nocturne, celle qui précède l’aube, est la plus terrible de toutes.

Un rite ancien japonais consiste une fois la mort constatée à rappeler l’âme qui glisse afin qu’elle réintègre le corps de ceux qui l’aimaient. C’est le rite du rappel de l’âme destiné à perpétuer le souvenir des êtres aimés. Car la vraie mort n’est-ce pas être oublié de tous, être rayé de la carte mémorielle des vivants ?

Abandonné par une mère courtisane, Ueda Akinari fut recueilli par un marchand d’huile et de papier, ces deux marchandises qui devinrent précisément les constantes structurelles de son œuvre : l’huile pour l’éclairage, le papier pour le support du théâtre d’ombre sur lequel se déploient ces récits. Il convient de lire « Les Contes de pluie et de lune » à la lueur du théâtre d’ombre, le kamishibai : la lune éclairant, la pluie comme le papier tendu, floutant pour que les ombres s’y silhouettent et s’y propagent. Le décor comme la pluie étant en avant, et les personnages derrière, toujours. L’auteur, en se servant de l’ombre du kamishibai, n’a cessé d’appeler en la blancheur du papier l’ombre de sa mère enfuie.

Car dans cette quête continue, se pose la question du moment : vous avez remarqué combien le temps se cueille mieux la nuit ? Qu’une fois plongé dans le noir, il s’offre en des proportions différentes, à la fois plus vastes et plus étales ? La nuit est essentiellement le moment par lequel les trois parts du temps, présent, passé et futur, se rencontrent pleinement et fusionnent avec une plus grande harmonie.

Remarquez aussi comme le papier de Chine est aussi épais que la frontière qui sépare les deux mondes, celui des vivants et celui des morts, et de la façon dont il s’incarne dans le pan de tissu qui sort du cercueil et qui épouvante l’assemblée.

Pour résumer ce qui fait le kamishibai, le théâtre d’ombre japonais, il convient de dire que c’est toujours un homme, et son ombre : l’ombre qui lui est attachée représente ses propres désirs. La lune, portée par six serviteurs à grands chapeaux noirs, éclaire cette ombre butinée par d’autres ombres, celles de multiples papillons noirs qui s’égaient. Alors, celui qui n’est souvent qu’un guerrier, un samouraï abandonné par la guerre, dégaine son sabre pour pourfendre cette ombre. Plongé dans l’obscurité qui reste figée, le sabre qu’il en retire, revient tout ensanglanté. Alors quelque part dans le monde, un enfant ou une femme s’affaisse, tombe raide mort sur le sol. Dans la coulisse, au loin, le spectateur perçoit un cri. Le Guerrier laisse tomber son arme, épouvanté, et s’enfuit dans les voiles noirs du décor, où l’on ne voit apparaître qu’une silhouette obscure, ici et là, parce qu’à son tour il s’est fait fantôme.

La Reine de la Nuit se met alors à rire et dans ce rire il y a le bruissement que fait le vent dans la bambouseraie.

Ueda Akinari porte une lumière tendre sur ces ténèbres, il nous montre qu’elles sont constituées d’ombres plurielles, qu’une première ombre se met à mimer une autre ombre, et qu’une troisième mime la deuxième et ainsi de suite à l’infini. Il nous dit que c’est cela précisément la mort.

À part moi, je connais une autre de ces ténèbres, car je l’ai vue. Un ami me disait d’elle qu’elle était « une folie enrobée de sucre » : la justice française, à la fois pluie et ombre…

Parmi les « chang » permanents de la morale confucéenne, s’alignent les 5 vertus cardinales de la bonté, la justice, la bienséance, la sagesse et la sincérité. Au Ciel de Confucius, la justice est sur le même plan que la sincérité. Là, la Justice ne s’assoit pas au banquet du Mensonge comme ici.

Enfin, ce que nous apprend la confrontation des contes, de « Carpe fut… » de Li Fuyan extrait d’un recueil publié vers le milieu du IXe siècle, et de « Carpes telles qu’en songe », son adaptation japonaise postérieure de neuf siècles, c’est que le monde réel, que la matérialité, fût-elle extrêmement découpée, n’est qu’un prétexte, parce qu’illusion. Et rien de plus illusoire que la justice française qui ne représente sur le théâtre du monde que l’écume de l’écume, qui sait fomenter d’authentiques drames qu’elle construit elle-même, à partir d’éléments existants de la vie des gens pour en faire des fantômes qu’elle dessine sur le papier de ses ordonnances et de ses rendus.

Alors, un ancien conte chinois (qui a pour titre « Fantôme à vendre ») fourni un remède pour vaincre tous ces fantômes : si vous en rencontrez un, faites-vous passer pour l’un des leurs, seule façon, dit-il, de se guérir du réel et de berner l’irréel.

Jean-Baptiste Kiya

À Fatiha Nomeimporta, en remerciements.


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