C’en est trope

Un ascenseur pour les étoiles

Jean-Baptiste Kiya / 15 juillet 2016

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Cancres en liberté par Jean-Charles, éditions Presses Pocket.

Dans la double épaisseur des choses, on laisse parfois des indices qui se transforment en trésors à qui voudront bien se pencher un tant soit peu du côté de l’horizon. Quand vous regardez la mer, n’oubliez pas d’en imaginer le fond, et quand vous regardez l’enfance, n’en minimisez pas l’envergure. Des études le montrent, le rêve précède la conscience. Le fœtus rêve avant de voir. Et de quoi rêve-t-il ?

Si les enfants ne marchent qu’à moitié, comme le prétend Jean-Charles, c’est qu’ils ont assurément l’autre pied dans le ciel. On comprend avec eux qu’en grandissant, on désapprend, et pas simplement de pleurer.

Le « Livre d’or des mots d’enfant » rassemblés par Jean-Charles fut publié en 1968, l’année d’une révolution manquée. Que sont-ils devenus, ces enfants ? Qu’est-ce que la société a fait d’eux : dentistes, rentiers, banquiers, ou commerciaux ?… Par-delà le temps, que sont-ils devenus, ceux qui disaient « Quand je serai grand, je serai haut-parleur », « Moi, je serai la Sainte Vierge » ? Combien, nés poètes, saltimbanques, le sont demeurés ?

La quête de la parole enfantine a de glorieux prédécesseurs, Jean-Charles ne s’en cachait pas : Lewis Carroll, Victor Hugo qui a l’Art d’être grand-père, Gavarni avec ses « Enfants terribles » (1857) et ses répliques illustrées : « -Petit chérubin, j’ai apporté des bonbons pour vous, je vous les donnerai quand je m’en irai. » Fut-ce pour acheter le silence de l’agneau ? « Eh bien, monsieur, donne-les-moi tout de suite et va-t-en. » Jean-Charles fait de cette matière première une matière brute, à peine dégrossie de la situation d’énonciation ; il enfile les perles, en fait un collier. Ces petits bijoux valaient sans doute mieux que l’ornemental dans lequel le compilateur les assignait. Certes, il n’y avait sans doute rien à répliquer, à ces mots, mais à tout prendre il était possible de leur donner aussi un écrin.

Sucette parfum fraise : « La sucette, elle a du rouge à lèvres », remarque Anne-Gaëlle. Cet élan fait perdre de notre belle hauteur. À mon tour, je m’élançais : « Je vais te dessiner un crocodile qui va te manger… » Il suffit généralement d’un rien, de pièces de monnaie, pour que ce monde, le Wonderland d’Alice, s’entrouvre : « Papa, où as-tu acheté ces pièces, ces pièces de lune ? »

Au repas : « Dis, tu peux me faire une soupe d’étoiles filantes ?... » D’une situation banale jaillit une poésie de l’instant qui passe, qu’il est parfois possible d’anticiper : Anne-Gaëlle, désignant une chose : « Papa, qu’est-ce que c’est que ça ?

Moi : -Ça, c’est Anne-Gaëlle qui pose une question. » Ou : « Papa, est-ce ça existe les araignées vertes ?
- Oui, dans les chansons. » Et d’improviser une chanson.
En arrêt devant un petit papayer, avec ses fruits bien ronds, le pointant du doigt, elle lance : « Oh, un cocotier, un cocotier ! » À cette hauteur, les arbres ont tous la même tête.
Moi, par jeu, durant l’apprentissage des lettres de l’alphabet : « Réunion, ça commence par quoi ?
- Par R.
- Et ta tête, elle commence par quoi ?
- Par des cheveux ! »
Au bout du fil, « Anne-Gaëlle, épelle-moi ‘bonbon’…
- B, on, b, on. »

Désignant un point d’interrogation dans un texte, fière, elle remarque : « Ça, c’est un mystère. »

S. lui apporte un bracelet multicolore. Elle se récrie : « Ah… C’était à moi quand j’étais grande ? »

La séparation du divorce amène bien entendu des mots surprenants, où parfois la question l’emporte sur la réponse : « Dis, papa, si on ne croit pas au paradis, on n’y va pas ?... » Ou « Maman, elle a une montre en or. Il ne faut pas la tremper dans l’eau, sinon elle se décontracte. Et elle se met à tourner à l’envers. » À 50 ans, dit un Publicitaire, si on n’a pas une Rolex au poignet, c’est qu’on a raté sa vie… J’ai raté la mienne, mon bon Monsieur, et j’ai bien fait. Ni montre en or, ni Rolex.

Il reste quelques mots glanés cours de promenades, loin de tout écran, moments volés au temps imposé par des juges, des perles qui tombent, qui ne demandent qu’à être ramassées.

Sur ce chemin : « La boue, c’est de la crotte de grenouilles ! »
Ou : « Les escargots, ils ont la tête dure… »
Encore : « Les escargots, ils mangent leur tête. »
« Elle est trop verte, cette plante ! »
« Ce coucher de soleil, il est très science-fiction. »
« Ça, papa, est-ce que c’est une fleur qui mange les petites filles ?
- Il n’y a que la fleur du Temps, ma puce, qui mange les petites filles. »

S’abreuver à cette source, à cette langue enfantine, encore souple, pleine de surprises comme de promesses, avant que l’apprentissage ne la change en outil. Avant que l’impératif communicationnel ne l’écrase. Il est précieux de cueillir ces instants, de conserver le souvenir à la fois de cette aube et de ce crépuscule. C’est sans doute là une forme d’hommage au temps qui passe, et qui ne revient pas.

Regardant dans sa soupe : « Ça, c’est pas un cheveu : c’est un serpent cheveu… » Plus tard : « La tête, c’est une balançoire à cheveux. » « Le ballon, il a explosé sa tête. »

Ils me font penser à ces parents séparés de leurs enfants, à ces coups de téléphone qui ne sont pas honorés (donnés simplement pour entendre son enfant), aux déménagements cachés, aux lettres auxquelles personne ne répond, à l’école primaire qui n’envoie pas les bulletins, ils me font penser à ces avocats muets, aux juges sourds : je veux parler là d’une justice criminelle.

Jean-Baptiste Kiya

Avec mes filles.


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