C’en est trope

Une île tout en haut d’un gratte-ciel

C’en est trope !

Témoignages.re / 17 janvier 2013

Ça se passe en 1943 : grâce à Follain, Guillevic rencontre Frénaud. L’entrevue a lieu dans une brasserie des grands boulevards. La discussion porte sur la façon dont on peut décrire une île. Deux points de vue sont possibles : soit on décrit tout ce qu’il y a dans l’île, soit on décrit tout ce qui se trouve autour. C’est toute la différence qu’il y a entre le point et le point d’interrogation. Ce sont là deux poétiques qui s’affrontent, et qu’on retrouve dans ce petit livre qui se déploie comme une carte. La terra ignota (terres inconnues) s’y peuplent de montagnes imaginaires et d’animaux fabuleux.

Sur ces cartes déployées, on lit la défaite des catholiques et la fortune des protestants, serpents des mers, sirènes, îles à griffons, fantasmes constellés de mots étranges et pénétrants : la Barbarie, la Nouvelle-France, la ligne équinoxiale, la Partie d’Afrique, le cap des tempêtes : on y sent les appels du large, et la mappemonde prend parfois une forme de cœur. On y suit pas à pas, bord à bord, la geste de ces Européens hantés par les gouffres. Ces cartes s’offrent aussi, on le sait, comme des jeux de dés.

« Combien de fois ai-je ainsi plongé dans une carte comme on plonge dans l’inconnu ? », s’est écrié Romain Gary. Et on peut cultiver avec lui une « géographie de l’infini ». Carte du ciel, carte de la main, carte du Tendre, veines de la pierre qui dessinent des paysages que contemplent les Japonais ( sansui kei-seki) . Au bar-restaurant Chez Dany, la première fois que je rencontrais Pierre Gripari, il dessinait avec soin, naufragé volontaire, les contours sur la nappe blanche d’un pays imaginaire.

Tout le souci des cartographes est pourtant de donner une direction à leurs schémas : « Tous les géographes de bon sens “orientent” les cartes, dit le maître cartographe dans “L’Entreprise des Indes”, le beau roman d’Orsenna. L’Asie se trouve à l’Orient, et Jérusalem ? Qui peut me dire où Dieu a placé Jérusalem ? Au commencement de l’Orient. Vous ne voudriez quand même pas que la Ville sainte soit dominée par une autre partie du monde ? ». Orienter signifie « placer l’Orient au-dessus de tout ». C’est toujours ainsi, n’est-ce pas ? Nous sommes toujours à l’Occident de soi.

Longtemps les cartes que Jean-Yves Sarazin nous propose se sont données comme des trésors : trésors de savoirs et d’aventures, de prospections tendues vers les inconnus. Au fond du palais royal du Portugal, au XVIème siècle, se trouvait ce Secret : une carte, la Carte Parfaite, appelée Padrão Real, l’Image Réelle. « Cette Carte Parfaite, nul n’avait le droit de la voir. Les huissiers du Secret veillaient scrupuleusement à sa protection. Et cette Carte Parfaite se nourrissait de toutes les autres cartes fabriquées chaque jour à Lisbonne. Comment serait-elle demeurée parfaite si elle n’avait pas intégré les progrès de la Connaissance au fur et à mesure des Découverte ? La Carte Parfaite était un ogre. Elle réclamait chaque jour sa pitance ».

De nos jours, on en est à la cartographie du cerveau : une autre façon, moins poétique, de faire la Carte du Tendre, localiser les sentiments les uns par rapport aux autres, faire cheminer le cœur jusqu’au sentiment le plus précieux et le plus pur à découvrir, l’or intérieur, l’Amour. Gérald Edelman, Prix Nobel de Médecine, qualifie le cerveau d’ « objet le plus complexe de l’univers ». Et si la carte était une carte au trésor, c’est au fond de notre esprit que se trouverait le trésor. Ce qui ne serait pas si mal. Sans compter que toutes ces cartes physiologiques seraient une vaine quête de soi : toutes les cartes sont plates, et donc fausses, puisque la Terre est ronde, de même celles du cerveau seront fausses, car ce qui s’y déroule déborde les trois dimensions de la représentation.

On peut se demander ici ce qu’il en fut de la partie australe du globe, dernière reconnue par les conquérants européens. Jean-Yves Sarazin écrit : « Les savants de l’Antiquité, qui concevaient la terre comme un corps sphérique, croyaient qu’un continent austral occupait toute l’extrémité de l’hémisphère Sud pour faire contrepoids aux terres septentrionales. Cette pensée réapparaît à la Renaissance, lorsque les navigateurs du XVIème siècle franchissent l’Équateur. Ils s’attendaient à trouver un continent non loin des parties connues de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie. Magellan (1480-1521) crut l’apercevoir lors de la traversée du détroit qui porte son nom, mais il croisait en réalité la Terre de Feu, l’extrême pointe de l’Amérique du Sud ». Eh bien, elle s’est dérobée : elle est la disparue des cartes. Et avec tout ce qui a disparu des cartes, on pourrait faire d’autres cartes ô combien voguantes et merveilleuses.

Jean-Charles Angrand

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“Cartes et images des Nouveaux Mondes” rassemblées et commentées par Jean-Yves Sarazin, coédition Gallimard et la Bibliothèque nationale de France, collection Hors série découvertes.


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