C’en est trope

Visas pour l’Afrique

Témoignages.re / 21 juillet 2011

Vous qui rêvez de connaître l’Afrique, d’aller chez l’habitant, de discuter, d’échanger, de partager un poulet kedjenou, de voir comment on vit, de savoir ce qu’on y sent, ce qu’on y pense, faites un tour à la librairie et achetez vous “Aya de Yopougon” : le voyage est le même, et ça vous coûtera moins.

Saga feuilletonesque, aux ficelles un peu grosses, menée de mains de maîtres, avec le souci permanent des surprises visuelles, “Aya” déploie un jeu toujours pertinent sinon pétillant entre dialogues et mise en scène, n’hésitant pas à suspendre le rythme au moyen de dessins de pleine page. Mise en valeur de l’autodérision, à l’exemple de ce Vieux qui pour souligner l’importance de ce qu’il énonce ajoute : « La bouche d’un vieillard sent mauvais, mais non ses paroles », le cadrage se fait alors contre plongée, le motif est lointain, comme s’il s’agissait de prendre des distances vis à vis de propos vulgaires, et en même temps d’illustrer un point de vue supérieur. Le discours imagé des personnages dialogue alors avec l’image que l’on a d’eux.

Les volumes d’“Aya” tissent la trame du quotidien d’Abidjan vu de Yopougon, quartier périphérique. Le manque de travail, les petits boulots, les je viens de mystificateurs, le problème de la polygamie, couples mal assortis, l’acceptation de l’homosexualité, les rapports conflictuels entre frère et soeur, les vieux qui courent après leur jeunesse, la belle mère qui ne supporte pas ses brus, le mépris d’un père pour son fils, les méprises entre amoureux, tout cela composent une pièce dont Yopougon est la scène, à travers une langue savoureuse et musquée. Car l’auteur manie un français imagé, mélangé, ironique, pourvu en proverbes : les mots d’une Afrique qui se rêve et se réalise par et dans le langage.
« Monsieur... vous n’allez pas taper une femme, quand même !
Une femme, ça ? Si c’est une femme, là, elle n’a qu’à parler comme une femme, c’est à dire bien » ! Ironie constante : « Tu ne sais faire que des enfants en escalier alors que tu n’as rien pour les nourrir ». « Rita est une go cube maggi : elle est dans toutes les sauces ». En agouti, tchoko tchaka, papier de blanc — il est rare de rencontrer tant de couleurs en si peu de mots.

Le lecteur occidental est habitué à des degrés de pertinence, ou à des finesses de langage, mais pas à ces colorations vives. Correspondent à cela peut être “Quartier 3 lettres”, Ramuz, Céline... Nous avons perdu l’argot, les accents et le sens de l’oralité.

Malgré le désastre culturel de la colonisation occidentale, il demeure de la civilisation orale africaine une virtuosité, une capacité à répondre, à toquer en « plaisanterie vérité » comme il est dit à Mayotte.

Un “galérien” est un homme qui a du temps à perdre, qui ne fait rien. La “gardienne”, c’est la femme mariée... Le mari est « capable », ou pas... Les albums foisonnent de proverbes désopilants et d’expressions du type : « Tu décales trop bien ». Un entrer coucher est un studio. Un petit modèle : une jeune fille mince à la mode. « Tu as percé » ! pour dire ironiquement ne plus se sentir, ne pas se prendre pour n’importe qui. Le farotage : c’est la frime. Ce lexique est une toile d’araignée, on s’y prend.

S’en suit un constat accablant : le français parlé à Abidjan a beaucoup plus d’inventions, de ressort et de couleurs que celui usité à Paris. La France a, par convention, immobilisé sa langue : télé, médias, et des auteurs comme Jean Charles partisan d’une langue stéréotypée, figée, conventionnelle, en ont été les principaux responsables. La France a commis la double erreur : UN, de croire qu’elle est l’unique détentrice du français et du bon français (les autres pays étant classés « francophones », adjectif ridicule). DEUX, d’avoir occulté ses langues parlées, et qui sont aussi françaises que celle qualifiée comme telle. Ces deux a priori entravent la langue, l’empêchent de s’étendre, de s’enrichir et de vibrer. La richesse de la France reste dans ses poches, pas dans sa bouche.

La bédé rapporte tout autant la vision que se font les Africains de la France : « Innocent, on est en France, quand y a la foudre, là, chacun attrape sa tête » ! Une France où la vie est dure comme caillou. « Dans ce pays ici là, on connaît plus frère, dêh ! C’est neige là qui gâte leur tête ô » ! La scénariste démonte le lieu commun qui prétend que tous les Africains rêvent d’aller en France. Certains, comme l’auteur qui y loge, n’ont jamais voulu y mettre les pieds.

Dénonciation des conditions d’accueil : épisodes de la queue devant la préfecture dans le froid de la nuit, dans le but — un comble !— de pouvoir travailler, ce qui devrait être un droit pour tous. La femme enceinte debout, 4 heures durant, qui s’effondre mais qui ne veut pas laisser sa place. Les tickets de passage qu’on attend trois heures. Ces papiers qui, une fois obtenus, demandent d’aller chercher l’acte de naissance de l’arrière grand père qui vivait en brousse... Bienvenus au pays de Beckett et de Ionesco, celui qui se nourrit de paperasses, et ce n’est pas du théâtre.

L’auteur, Ivoirienne, raconte en fin d’album comment elle apprit son métier de romancière. Venue en France sans père ni mère — accueillie par son oncle (ce qui est tout à fait courant en Afrique, l’essentiel étant de former une vraie famille), elle devait forcément éprouver la souffrance des orphelins. Une directrice de collège lui colla de facto un pédopsychiatre. Étant écoutée, parce qu’elle ne souhaitait pas que cela s’interrompe, parce qu’elle avait des bonbons offerts durant la séance, elle s’est mise à raconter « tout et n’importe quoi » : « lorsque je n’avais plus rien à dire, j’inventais des histoires ». Aussi, sommes nous redevables à la pédopsychiatrie d’“Aya de Yopougon”... Une autre chose d’ailleurs sortit de ces nombreuses séances : les caries. Mais c’est une autre histoire.

Jean-Charles Angrand


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