Café Péi

Bourbon pointu (10)

20 désemb

Jean-Baptiste Kiya / 19 janvier 2016

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Au terme d’un an, dans Paris l’enfumée, Paul se trouvait accompagné d’un de ses amis des isles. Ils se rendaient à l’un de ces multiples salons littéraires qui faisaient le charme du quartier du Louvre.

Au service du café, la maîtresse des lieux lui demanda son avis sur la saveur du breuvage, à lui qui venait d’une île à café.

« Madame, ce café est peut-être délicieux, néanmoins il n’aura jamais le charme du café pointu de Bourbon, répondit-il. Le matin notre petite domestique faisait griller le grain craquant et pointu, puis elle le passait au moulin à main avant de verser l’eau brûlante à petits coups dans la grègue, devant nous. L’objet n’avait rien à vous ravir les yeux, mais cela était simple et bon : meilleur, pour moi, que ce café orgueilleux préparé savamment au fond des offices. »

Monsieur de Bernardin de Saint-Pierre, un habitué du salon, admira la répartie.

« Vraiment ?, demanda l’hôtesse en souriant. Parlez-nous de l’île Bourbon, il paraît que le pays y est plus tendre que partout ailleurs…

—  Ce que le café et le sucre, madame, ont fait, vous ne pouvez l’imaginer…

—  Éclairez-moi, Monsieur, je vous prie.

—  Eh bien, le malheur des deux parties du monde…

—  Et pourquoi cela, Monsieur ?

—  Ici, n’entend-on point parler de l’esclavage ? Je veux dire par quelqu’un qui, revenu des isles, vous le raconte et vous l’explique ?

—  Non, Monsieur.

—  Installons-nous sur cette causeuse, je vous prie.

… Eh bien voilà, figurez-vous des nègreries, des centaines de visages émaciés… La vente à l’encan où l’on ne crie que des chiffres… Des Noirs, traînés deux à deux, par rangs de cents… desquels on ne voit pas le bout… Les enfants qui pleurent, les mères qui gémissent, les yeux égarés… Ce tableau, voyez-vous, représente l’image fidèle de notre civilisation : car c’est dans le pire de ce qu’elle peut produire que se trouve la réalité de notre société.

—  Ce que vous parlez bien, Monsieur.

—  Eh bien, le café ou le chocolat que vous buvez ici en ma compagnie est à ce prix-là, là-bas, Madame. »

Les doigts gantés de blanc de la comtesse tremblèrent un instant, mais se ressaisissant, elle rattrapa son sourire (bien que Paul de Miranville eût de la peine à l’interpréter), et elle reposa avec une élégance affichée la tasse sur le plateau.

Un homme grand, au profil d’oiseau, qui bavardait non loin, se pencha vers Paul de Miranville, lui mit une main baguée sur l’épaule, et lui demanda :

« Et la mer, Monsieur, comment elle est ?

—  Mon mari et moi, voyez-vous, nous n’avons jamais vu l’océan… », fit la comtesse.

Paul se contenta de répondre : « La mer…, elle remue », et il se leva.

Fin de la 1ère partie : Bourbon pointu.

2e partie : La Société des Amis des Noirs.

3e partie : Négritude.

Écrivez au journal, si vous souhaitez lire la suite des parcours de Paul de Miranville et d’un esclave nommé Joshua… Plébiscitez-la.


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