Café Péi

Bourbon pointu (3)

20 désemb

Jean-Baptiste Kiya / 26 décembre 2015

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Paul quand il monta les degrés de l’habitation eut presque peur de salir le dallage de marbre noir et blanc tant il brillait, ce qui le fit presque marcher sur les pointes. Fauteuils rotinnés en bois de tamarin, nattes tressées avec soin, saisies, fanjans et capillaires, tout semblait décidé à étaler un luxe et un confort des plus choisis. Commença un ballet de dentelles et de parfums comme jamais. Paul regardait les calèches poursuivre leur ballet devant la demeure, dans des senteurs d’épices, pour repartir au hangar dans un poudroiement d’or. Des sifflements inouïs parvenaient de la volière et emplissait la maison déjà toute bruissante de conversations. Le parquet ciré à la brosse coco, dès l’entrée du salon, était lui si luisant que le jeune arrivé avait peur de glisser, il y voyait son image le regardant. Cela reflétait en même temps les armoires de poirier, les consoles sculptées, des meubles armoriés de la Compagnie des Indes surmontés d’austères portraits. C’était comme si le monde regardait à l’envers, comme un lac ; comme dans la Bible, on se surprenait à marcher sur l’eau. Quelques invités s’exclamaient d’admiration à la fenêtre devant un franciséa, un arbre aux fleurs changeantes. Bien avant dans la soirée, au hasard des retours de vent, les fumets d’une tortue cuite aux fours de moellons et de sable noir s’insinuait dans les pièces bruissantes d’une maison qui toute entière s’était mise à briller comme une étoile.

Alexis revint en trombe de l’étage, tenant une grosse toupie qui lui venait d’Inde, il entraîna Paul sous une nappe ajourée pour l’y essayer le long d’une plinthe. Mais déjà le goût du départ affadissait les plats de l’enfance.

Quand la fête toucha son terme, Paul serra chaleureusement la main de son frère de jeu, Alexis. Et avant de se quitter, ils se jurèrent fidélité, « à la vie, à la mort », comme seul cet âge sait le faire.

Le lendemain, dès l’aube, sur les chemins poussiéreux, Alexis quittait Sainte-Suzanne. Se voyait de loin, de la côte, la fièvre du barachois en rade de Saint-Denis qui chargeait et déchargeait la cargaison d’une frégate en provenance de l’Île de France.

Sur la propriété familiale, Paul se retrouva seul. À côté des tapis de fleurs et des bosquets à la Le Nôtre du jardin des Mirecourt, leur propriété paraissait singulièrement monochrome. Il se trouvait doublement seul du fait que les affaires du maître de l’habitation essuyaient de graves revers financiers. Son père se débattait comme un beau diable pour réinvestir dans de nouvelles plantations, avec l’espoir de rembourser les dettes qu’il devait à la Compagnie des Indes. Quant à sa mère, débarquée de Paris avec l’assurance de pouvoir goûter aux charmes et à la douceur du climat et de la société créole, elle se trouvait arrêtée dans ses rêves d’ascension mondaine et s’était réfugiée du fait de leur banqueroute dans le mutisme de la dépression. Elle ne regardait plus son fils que comme l’auteur de son naufrage personnel – ou tout au moins l’un des principaux témoins gênants, installé aux premières loges de sa propre défaite.

Il faut dire qu’à cette époque, la politique de la Compagnie des Indes consistait à vendre à prix élevé aux habitants les marchandises importées du Royaume de France et d’Inde, tout en leur achetant le produit d’une agriculture unique, le café, à vil prix. Madame de Miranville avait le tort de priser les articles à la mode de France. Elle en usa si bien que son mari endetté dût mettre le holà. Le mercantilisme généralisé de la Compagnie avait pour conséquence de mettre les petits colons comme les Miranville dans l’incapacité de rembourser les sommes qu’elle leur avait avancées. C’était l’époque où le Directeur lançait au Ministre à Versailles : « Les comptes de la Compagnie sont en ordre ».

Paul esseulé se mit à jouer en cachette avec les négrillons de l’Habitation. Rabroué par le Commandeur, il se rapprocha de sa nénaine, sa nounou africaine. Il se cachait du ressentiment de ses parents pour, à l’abri des regards, converser le soir dans le farfar, avec la cuisinière, pendant qu’elle préparait les plats. Au fond de lui, il la voyait comme sa mère, sa vraie mère. L’autre, c’était pour les autres, les Blancs. Pour l’apparat. Pour de faux.

Assurément, sa mère de sang lui reprochait de passer trop de temps avec sa nounou, avec les « sales négrillons », à jouer, au lieu d’étudier les Auteurs classiques qui seuls pourraient le faire devenir « un véritable gentilhomme comme il est d’usage dans une famille où l’on est bien né », il acquiesçait, comme l’étiquette l’exigeait, puis se retirait à son bureau pour sauter la fenêtre et repartir de plus belle, attiré par quelques facéties solitaires. C’était sa façon à lui de marronner.

(Suite au numéro de mardi)

Jean-Baptiste Kiya


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