Café Péi

Bourbon pointu (4)

20 désemb

Jean-Baptiste Kiya / 29 décembre 2015

JPEG - 92 ko

Avec l’âge, et la disparition de ses parents dont il dut régler les dettes, et le décès du Commandeur, il s’attacha à reprendre les rênes de l’entreprise familiale étriquée ; il se mit à côtoyer des esclaves adultes, les Nègres d’habitation. Il entra peu à peu dans l’intimité de ces gens, bon gré mal gré il fut le réceptacle ce qu’aucun colon ne pouvait ni ne voulait savoir. Aux histoires de l’Afrique lointaine, de l’Inde, que lui avaient raconté sa nénaine, ou les « esclaves à talents » pendant l’ouvrage : contes, légendes, lions féroces et esprits nègres, s’ajoutèrent l’humour nègre, si franc qui aidait à supporter leur insupportable condition, et les histoires d’esclaves que nul n’avait entendu dans la colonie et qui ne pouvait se divulguer. Un monde s’ouvrait à lui, une sorte d’envers du décor, fait de tout ce qui se ressassait le soir devant les cases nègres enfumées, autour de l’âtre.

Son tempérament noble fut touché par le récit du vaisseau négrier Le Vautour qui avait été coulé au large de Morondava, en 1726, par les esclaves eux-mêmes. Refusant une condition d’animaux, de biens meubles, enchaînés à la coque, ils l’avaient éventré à coups de barres de fer et de menottes : préférant le couler avec l’instrument de leur déportation plutôt que d’être aliénés à vie, choisissant de mourir comme ils le voulaient plutôt que de vivre comme ils ne le voulaient pas. L’honneur de retrouver la liberté dans la mort plutôt que la honte de supporter les chaînes à vie.

Il comprit des mots africains, il pratiqua le langage cassé, le créole, ce « sabir infect », « brouet où tous mangent et où ils se lavent les pieds » comme se gaussait son père. Il chanta ces berceuses douceâtres, amères, qui demandent à l’enfant de s’endormir pour oublier sa condition d’esclave à venir.

« Dodo la minette

Sa zanfan Jeannette

Si la minette y dodo pas

Chat’marron va souk à elle ».

Il en jouait à cache-cache, se moquant de l’histoire du Royaume de France, parce que la révolte se loge partout, jusqu’au creux du langage.

« Loukasièt

Plouf

Inétikèt, Mari bonbèk

Kani, kanèt, truk

Henri IV

Lé mor dann karo zanbrovat

Kat pat

Sé ma roulèt ki roul tré ron… »

À regarder les mains calleuses de sa nénaine qui s’affairait dans la cuisine, Paul ne manqua pas de poser des questions, elle lui rapporta que petite, elle devait écraser le manioc au calou, et que malgré ses mains pleines de cloques et de sang, il lui était interdit de cesser le travail, il fallait aller jusqu’au bout pour satisfaire ses maîtres.

Il apprit d’elle que les femmes noires en grand nombre préféraient avorter clandestinement aux zerbaj plutôt que de mettre au monde des futurs esclaves. Car leurs enfants pouvaient être vendus dès l’âge de 7 ans, cette idée leur était insupportable. Et au diable ce que pouvait raconter le curé. Elle-même avait renoncé de cette façon à la maternité. À la confidence, le jeune maître s’en trouvait troublé.

Paul passait peu à peu de l’autre côté : de l’autre côté des robes à froufrou, des guêtres brillantes, de la poudre blanche, des mouches sur le visage… Il entrait dans un univers authentique où il était question de vraies mouches sur la viande avariée, où il était question de vie, de mort.

Souvenirs d’Afrique, de Madagascar, d’Inde. Les Blancs qui vous lèchent le menton, pour s’assurer, au goût de votre sueur, de la qualité de la marchandise, gestes de maquignon qui soupèsent les intimités, vendeurs de bêtes. Et dans ces flûtes de mille tonneaux qui prenaient le large surchargées, la découverte étonnée de la mer, du balancement du navire, la nausée qui s’ensuit. Puis, l’odeur de vomis, de selles et d’urines. Et pour garder la fraîcheur de la marchandise, aux ordres du commandement, un ou deux marins bretons vous faisaient une démonstration de bourrée ; vous obligeaient, sous la menace du fouet, à danser. Alors, les matelots, comme au spectacle, commentaient d’une voix forte les danses grotesques, prodiguant maints conseils et coups, et ils singeaient les esclaves, les critiquaient et finissaient par se taper les cuisses. Les Nègres savaient qu’ils étaient les acteurs d’une sinistre farce.

Il y avait encore cette histoire d’esclaves betsimisaraka qui se racontait dans les calbanons, ceux qui avaient volé un canot la nuit au point d’échouage de Sainte-Rose, et qui étaient repartis libres en direction de Madagascar, car là-bas on doit mourir sur sa terre. La coutume africaine fait qu’à la naissance on enterre le placenta et qu’on y pose une pierre dessus, parce que l’être pour atteindre à l’existence doit appartenir à une terre : celle des ancêtres, composée, dit-on, des placentas des aïeux. Où étaient-ils à présent ?

(Suite au numéro de samedi…)

Jean-Baptiste Kiya


Kanalreunion.com