Café Péi

Bourbon pointu (5)

20 désemb

Jean-Baptiste Kiya / 2 janvier 2016

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L’insouciance de l’enfance fit place à la révolte du jeune adulte. Peu à peu se dévoilait aux yeux de Paul l’horreur du système colonial obnubilé par la possession et la course au profit, un système qui avait mené à sa ruine son propre père et à la folie sa propre mère. Il avait observé l’amitié qui pouvait se nouer entre les peuples esclaves si différents, d’horizons opposés même. Il s’apercevait qu’il suffisait parfois d’un sourire, d’un seul, pour que ces hommes fussent étonnés et même émerveillés de ne pas être traités en objet, ou comme du bétail, qu’il suffisait parfois de cela pour qu’ils se livrassent complètement et offrissent leur pleine et entière amitié. Plus qu’un cadeau, c’était un don.

Certains s’ouvraient – certes c’était parfois ombré de réticences ou d’arrière-pensées, mais ils pouvaient alors aller jusqu’à l’épanchement. Il fallait pour cela tendre une oreille attentive et bienveillante à un créole difficile plein de mots obscurs sur lesquels il était nécessaire de revenir, et qu’il fallait se faire expliquer pour se rendre compte par exemple combien ils avaient été écœurés de comprendre qu’ils avaient été achetés pour quelques verroteries, celles-là même, qui, prisées par les chefs africains, ne valaient rien sur les marchés. Un de ces chefs africains même, vendeur d’esclaves, devenu esclave à son tour par un revers de fortune, avait découvert sur les marchés de la capitale le pot aux roses ; il s’était mis à s’excuser devant chacun de ses compagnons, s’humiliant encore davantage que la condition qui lui était infligée et dans laquelle le sort l’avait placé, de sorte que tout le monde s’était mis à l’éviter. Était-ce à dire d’ailleurs qu’eux-mêmes, comme les chefs africains, ne valaient rien, qu’ils n’étaient que des pacotilles invendables, des jouets pour les enfants au berceau, ces enfants des maîtres ? Devant la rancœur et le dégoût de soi, Paul savait trouver les mots qu’il faut, et les gestes qui réconfortent.

Le domaine peu prospère des Miranville n’observa durant dix ans qui suivirent aucun acte de marronnage. Certains maîtres pourtant, à cette époque où l’impôt était proportionnel aux têtes d’esclaves, poussaient ceux dont ils ne voulaient plus au marronnage afin de s’en faire les chasseurs et de toucher la prime de la capture. Ils avaient mis pour cela en place sur la colonie tout un système de faux marronnés et de délation. D’une pierre deux coups. Procédé que le gouverneur n’ignorait pas, mais qu’il faisait semblant de ne pas connaître sachant que c’était la seule façon pour les petits colons de se refaire ou même de tenir financièrement. Ainsi tenait le système.

Quand Alexis de Mirecourt revint de France, il avait 25 ans. Il avait annoncé à Paul son retour dans une lettre fort bien ourlée quoiqu’un peu précieuse avec des « on ne peut pas dire que, mais… », et des « quelques choses qui ne se peuvent nommer en aucune autre langue »… Certes, c’était avec les perfections de la Cour de Versailles qu’il devait revenir, remarquait Paul, et il avait dû acquérir quelques ornements ou quelques perfections d’esprit inconnus dans les Provinces.

Sitôt qu’il reçut son ami Paul de Miranville, ce dernier ne reconnut pas, à travers le maintien et les mots de son ancien compagnon, l’enfance qu’ils avaient partagée. Accueilli avec des civilités et des distances qui ne faisaient pas partie de leur ancienne amitié, Paul supposa qu’il s’agissait d’un simple effet de l’âge. Alexis se montra prolixe sur les fastes de la Cour, décrivant longuement les modes en usage, les préséances nobiliaires et, avec des mots choisis, l’aérienne Galerie des Glaces du Palais de Versailles. Il semblait à Paul entendre un poème.

« Des lustres tout en cristaux de Bohème tombant d’un plafond orné de dorure et de figures mythologiques : la chaste Diane, la belle Vénus, Poséidon figuré dans sa colère… Et des miroirs partout réfléchissant à la fois le jardin et les peintures dorées, face à l’ouest. Et quand le soleil se couche, en été, qu’il parade des heures durant, je vous assure : il se trouve répété de toutes parts, du jaune carmin au violet cardinal ; alors les cristaux flottants, les miroirs et les dorures se renvoient la lumière, et la galerie alors se met à s’embraser de mille feux, et toute la Cour, à cet instant, célèbre la grandeur de la France et celle du Roi Soleil… On ne saurait rendre compte avec exactitude d’un tel faste, ni la munificence d’un tel spectacle dans un tel lieu… » Il n’y avait que lui qui parlait : il semblait qu’il n’y avait pas de place dans son discours pour autre chose que lui-même et ses souvenirs. Il semblait même à Paul qu’il existait de moins en moins sur cette terrasse, qu’il s’effaçait peu à peu, ou à tout le moins qu’il n’était plus considéré que comme une oreille à remplir.

La redingote bleue du discoureur montrait, aux plis du coude et du collet, des reflets soyeux « preuve de l’excellente qualité d’une étoffe ». « Vois-tu comme cette cravate que je porte, nouée en touffe, est presque transparente, tant le linge en est fin. Sens ! Quelle caresse ! C’est du Mourtier, drapier et tailleur à la cour. Et ces culottes collantes, comme on voit bien aux genoux la douceur veloutée du tissu. Du Mourtier aussi, la dernière mode à Versailles. Un tailleur qui mène si bien son train à la Cour qu’il a obtenu ses quartiers d’anoblissement. » Il se penchait, comme pour lui faire une confidence : « Inutile de te dire qu’on ne trouve rien de tel dans tout Mahébourg ou dans Saint-Denis, les meilleures étoffes d’Inde n’ont pas cette délicatesse qu’ont les parures à la Cour. Et les comtesses là-bas, n’est-ce pas ?, ce n’est pas comme ces noiraudes d’ici… » Il riait, croisant et décroisant les jambes, pour mettre en valeur de petites bottes courtes, souples, à revers jaune et glands de cuir.

« Ah, les paons dans le jardin de Vaux-le-Vicomte !, continuait-il.

- Et le froid ?

- Pas si dur qu’on ne le dit. On s’y habitue même très bien. »

Un domestique apporta une pyramide de raisins noirs, un peu poivrés, qui avaient été aspergés de gouttelettes d’eau.

« De Bordeaux, mon cher… », souligna-t-il en en prenant un.

(Suite au numéro de mardi…)

Jean-Baptiste Kiya


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