Café Péi

Bourbon pointu (6)

20 désemb

Jean-Baptiste Kiya / 5 janvier 2016

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Non, ce n’était plus le même Alexis, celui d’« à la vie, à la mort »… La Cour de Versailles l’avait compliqué. Il s’était sans doute égaré dans le jeu subtil du labyrinthe formé par les miroirs de la Galerie des Glaces, à la recherche de l’image que pouvait bien lui renvoyer cette société du paraître, lui le petit nobliau de province, devant toutes ces grandes dames avides de flatteries et d’importances. Tous deux sans doute avaient suivi une route chacun de son côté. Ils n’avaient plus d’autre chose en commun que d’être là, ensemble, comme pour une veillée funèbre, au chevet de leur enfance perdue.

Le café leur fut apporté.

Alexis demanda à son esclave domestique de lui ajouter un peu de sucre.

Alors il le goûta et fit une grimace de dégoût. « Espèce d’idiot, bon à rien ! Trop sucré. Maladroit !

—  Mais pourtant, maître, je n’en ai mis qu’une cuillère, comme à l’habitude.

—  Il suffit, bon à rien ! Je t’interdis de me répondre !

—  Mais…

—  Il n’y a pas de ‘mais’, je vais t’apprendre à me parler. Tous des bêtes ! » Il se leva, prit une cravache et tenta de lui en asséner un coup au niveau du visage…

L’esclave s’était protégé du plat de la main. Le geste, qu’il croyait être une bravade, avait irrité le jeune maître, qui n’avait pu frapper comme il voulait ; il s’apprêtait à recommencer, quand Paul, qui s’était levé aussi, arrêta le geste.

« Mais pourquoi ? Ce ne sont que des esclaves !…

—  Ce sont des personnes comme nous, Alexis, j’ai vécu toute mon adolescence avec eux. Ton domestique ne mérite pas une telle punition ! »

Il lui prit la cravache des mains et la jeta dans le jardin. Alexis le regardait éberlué. Décontenancé. L’esclave avait disparu.

« Mais, ce ne sont que des esclaves, des… des Nègres !, ils n’ont pas d’âme comme les animaux… Ce sont des animaux : la preuve, c’est dans le Code Noir !

—  Tu ne te souviens plus de ta nénaine ?

—  Si. Qu’est-ce qu’elle vient faire là ?

—  Tu ne sais plus qu’elle était noire ?

—  Ce n’est pas la même chose.

—  Alexis, allons, ce n’est pas un café qui va gâcher ta journée… » Et Paul se rassit tranquillement.

Paul de Miranville apprit en confidence d’un esclave des Mirecourt que l’humeur du jeune Maître avait été blessée par le refus d’une de ses esclaves dont il avait essayé d’obtenir les faveurs. La jeune esclave ne s’était pas laissée faire ; elle l’avait mordu au visage. Il l’avait bien un peu battu, mais pas trop, tant il admirait sa beauté. Le domestique ajouta qu’un de ses jeunes esclaves à lui, Joshua, était amoureux de cette fille et qu’il en était aimé. Cela plongea Paul dans des rêveries. Puis, sans dire mot, il se leva prit sa cravache et monta vers l’écurie, il parcourut les deux lieues qui séparait son habitation de celle des Mirecourt.

Il demanda audience à Alexis de Mirecourt. Il lui proposa de racheter sa belle esclave.

« Cette cafrine de feu ? Cette tigresse ? Jamais, tu m’entends ? Tu ne pourras la domestiquer ! Elle est habitée par le démon. C’est moi qui te le dis…

—  On m’a rapporté qu’elle était assez liée à certains de mes domestiques.

—  À tes esclaves !… Ah, je vois ça !… Et toi, tu encourages ce commerce ?

—  À voir ta joue, Alexis, ce serait peut-être mieux pour elle comme pour toi…

—  JAMAIS ! TU M’ENTENDS, JAMAIS !… Et puis, va-t’en, tu me dégoûtes avec tes histoires d’esclaves qui ne valent pas un clou. Des fainéants, je te dis, qui ne travaillent que sous le fouet et le coup de pied.

—  Je me permets d’insister », fit tranquille Paul de Miranville.

Alexis s’était rapproché de lui, et sur un ton qu’il voulait contenu, mais qui se montrait douceâtre, il répondit : « Moi aussi (et il le prit par les pans de son gilet), j’insiste. » Et, au moment où il formula ce dernier mot, rejeta son ancien camarade vers les marches de la varangue. Le jeune homme tituba, se reprit, lissa son gilet, se retourna sans rien dire et partit.

(Suite au numéro de samedi…)

Jean-Baptiste Kiya


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