Café Péi

Bourbon pointu (8)

20 désemb

Jean-Baptiste Kiya / 12 janvier 2016

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Au sortir de la ville, un colon parmi ses proches, le rejoignit :

« Paul, on me dit que tu te rends chez le Gouverneur ?

- Oui.

- … Et que tu vas plaider la cause des esclaves.

- En effet.

- N’y vas pas… Accepte le système ou fais semblant : tu vas t’attirer des ennuis. »

Paul arrêta sa monture.

« Éric, je n’aime pas cette comédie. C’est toi qui devrais ne pas accepter.

- Tu sais bien, on n’a pas le choix. »

Paul fit repartir son cheval et lança :

« Si. On a toujours le choix. Quoi qu’on fasse on reste libre de ses décisions. Il faut juste avoir le courage de se mettre aussi haut qu’elles…

- Rappelle-toi, reprit Éric, que le Gouverneur pacotille avec les Capitaines de vaisseau négrier. Il fait l’intermédiaire pour les gros colons en se réservant un solide droit de courtage. Tu n’as aucune chance !

- Je ne peux pas m’en abstenir… Merci en tout cas. »

En entrant dans Saint-Denis, Paul vit un arbre qui lui tendait les mains, qui le montrait du doigt, qui lui faisait des signes avec de grandes mains fines et blanches… Un arbre à mains accueillait les passants. Paul tira les rênes de sa monture pour regarder. Le tamarinier sur les branches desquelles des colons et des chasseurs de Noirs avaient fixé les mains coupées des esclaves marronnés dominait de sa stature altière les environs. Les esclaves se méfiaient de ces arbres qu’ils disaient possédés par les esprits. Les esprits des révoltés. Il n’était pas de bon augure de passer en dessous. Il faut dire que de temps à autre, une main décharnée en tombait en faisant un bruit d’os creux. C’était ce genre de fruits qui attiraient les martins piaffeurs et parfois les papangues, si bien qu’il y avait souvent dans les branches à la brune un remue-ménage des plus sordides.

Recueilli, Paul passa en dessous.

Au Palais du Gouvernement, il sollicita une audience. Il patienta dans la salle des Pas Perdus, avant d’être introduit dans le bureau du Gouverneur.

« Bonjour, Monsieur de Miranville, nous avons entendu parler de vous. Vous êtes connu dans l’Est pour vos prises de parole en faveur des esclaves.

- Il est vrai…, Monsieur le Gouverneur, commença Paul.

- Je me permets de vous mettre en garde : il est inutile de servir de porte-parole aux Nègres. L’article 19 du Code Noir prévoit que les esclaves eux-mêmes peuvent se plaindre directement auprès du Procureur général.

- Et en même temps, reprit Paul, vous savez bien que l’esclave ne peut se déplacer sans autorisation de la part de son maître, sans quoi il peut se faire arrêter, ce qui limite singulièrement son droit à la parole, n’est-ce pas ? En outre, il ne peut témoigner comme l’indique l’article 23 du Code Noir.

- Eh bien, tant pis. C’est comme ça, nous n’y pouvons rien… Mais, permettez-moi de vous faire remarquer, Monsieur de Miranville, reprit le Gouverneur, que si vous insinuez par là que la loi se contredit : signée par le Roi, représentant de Dieu sur terre, il est inconcevable que Dieu ait pu se tromper. Autrement dit, vos insinuations tiennent du blasphème. Et cela, aussi, est puni par le législateur…

- Si je puis me permettre, Monsieur le Gouverneur, fit Paul d’un ton qu’il voulait humble, vous avez sans doute été informé de l’affaire des esclaves marronnés, des noms de Rose et de Joshua. Ils ne cherchaient qu’à vivre ensemble et non se soustraire au droit de la colonie, c’est pourquoi je vous demande pour eux, sinon l’affranchissement, du moins toute votre clémence, pour leur permettre de vivre ensemble, comme leurs sentiments les y prêtent. Je suis disposé à les recueillir dans ma propriété, quitte à racheter l’esclave femme à Monsieur Alexis de Mirecourt…

(Suite au numéro de samedi…)

Jean-Baptiste Kiya


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