Café Péi

Journal d’un usager à l’usage du public (4)

Saint-Denis

Jean-Baptiste Kiya / 7 août 2015

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Jeudi 23, Saint Clément (suite) :

Dès que je suis arrivé, grand-mère m’a engrainé : elle m’a demandé pourquoi j’avais interverti le salon avec les toilettes. Elle avait failli, prétendait-elle, uriner dans un pot de fleurs. Devant mes récriminations, elle a tranché : « Non, ne t’excuse pas. Tu te plais à me rendre la vie insupportable ! C’est tout. »
Elle a essayé d’entrer ensuite dans le placard ; comme je lui en ai fait la remarque, elle est allée dans la salle de bain où elle s’est mise à crier parce qu’elle ne savait plus en ressortir, m’accusant de mille maux. « Mais arrête un peu, Mémée ! » Enfin, mécontente, elle s’est enfermée sur le balcon - qu’elle prenait peut-être pour sa chambre… J’ai laissé le kari tang qu’elle m’avait préparé dans le réfrigérateur, et je me suis fait un nescafé. C’est alors que je l’ai sentie derrière mon dos qui me reluquait. « Ne mets pas tant de poudre, tu vas attraper une maladie de nerf ! » Et puis ce fut toute une histoire de menstruations déréglées de Tante Sophie qui abusait de la caféine. Elle hurlait presque. « Je ne suis pas sourd, grand-mère ! » À vous dégoûter de votre tasse. D’ailleurs, je ne la terminais pas.

Vendredi 24, Sainte Flora :

« Tante Germaine, Cousine Tantine, Simone, Denise, Geneviève… » Grand-mère aujourd’hui compte ses morts. Ça en fait des tas ! On pourrait même peupler une ville-fantôme… Doter la ville de cars de macchabées… Puis elle reprenait, illuminée : « Je les entends, ils m’appellent ! Ils m’appellent !… » Puis, se tournant vers moi : « Et toi, tu ne me laisses pas partir ! Vaurien !
- Mais, grand-mère, tu ne peux pas faire trois pas hors de ton lit…
- Menteur, séquestrateur ! Tu es comme mon salaud de fils ! Crapaud ! Tous pareils, dans cette famille !… C’est les gènes, ça… »
Je la laissais dégoiser, je sortais m’acheter des cigarettes, avant que ça n’augmente. Bien sûr, ça avait déjà augmenté, et le buraliste qui s’était déjà fait engueuler par les clients, me retournait sa belle humeur : « C’est cher, oui, c’est cher… Les autres, ils croient que c’est moi qui augmente le prix !… Ah ça, le client est toujours roi, mais moi je suis libre de leur empêcher l’accès, de fermer boutique ! »
Et il ferma la porte à clef… « Ça fait 5 ans que je ne suis pas parti en vacances. Ils iront les chercher à Maurice, leurs cigarettes, oté !… 25 francs. Et pas un centime de moins ! »
Je pose l’argent, il empoche, il m’ouvre, et je m’en vais.
Tous des poikés…

Dans le car, on avait inventé un jeu : « À la sainte Flora, deux billets gratuits », voilà la seule chose que j’ai pu retenir, car rapidement, je me suis rendu compte que les règles se transformaient. Je crois qu’elles étaient constamment réinventées. C’était un jeu totalement anarchique, « Vraiment très difficile… », me dit un passager essoufflé. Il fallait courir, mais il n’y avait ni départ ni arrivée. Au sol, il y avait bien quantité de flèches et de lignes, mais on ne savait pas trop quoi elles correspondaient. Tantôt c’était les derniers arrivés qui gagnaient, mais personne ne savait arriver où… Tantôt, c’était ceux qui étaient en vert, mais personne n’était habillé de cette couleur, à peine les chaussettes d’un concurrent. C’était à n’y rien comprendre. On nous jeta des billets de banque, ils étaient tous faux. Quand j’ai quitté le car, je n’ai pas su quel avait été le gagnant. Mais j’ai trouvé un mouchoir usagé dans la poche de mon pantalon.

Samedi 25, Sainte Catherine L. : La Miraculeuse…

Aujourd’hui cours de créole dans le car, de passager en passager, avec micro, ça commence par : « Moin nana in zanana », avec l’accent des Hauts, s’il vous plaît : J’ai un ananas, tu as un ananas, etc. On descend jusqu’en bas. J’ai jamais su si les acteurs étaient métros ou créoles.
Quand j’ai raconté ça à grand-mère, qui n’a pas tout à fait compris ce qu’était le car Loubadia, elle s’est décidée à me parler en vieux créole, elle a dégoisé un truc comme ça : « Ko sa la béké dovine a twé, ko sa la souké mi di pas twé, ko sa la souké ? », et comme je n’y entendais rien, elle y est allée de plus belle, arrondissant les lèvres vertigineusement (« Ou fé zorey coshon, ou kwé ? »). Agacé, je suis sorti chercher des cigarettes, elle m’a alors lancé : « Alors, tu vois comme c’est agréable de ne rien comprendre à ce qu’on dit ! »
Et voilà, encore une fois, c’est de ma faute… Que je lui dise quelque chose, ou que je ne lui dise rien, c’est toujours de ma faute… Et quand elle tient un reproche, elle est bien contente, ça oui : elle ne le lâche plus, mieux vaut partir tout de suite…
Quand je suis rentré, j’étais bien remonté, j’y suis allé de mon couplet : « J’en ai assez ! C’est parce que tu ne vis plus que tu t’accroches à ton lit que tu as décidé d’embêter ceux qui vivent encore… et de leur mener la vie dure ? Tu te venges de la vie sur moi, et même sur ce qui te reste de vie ! Voilà la vérité ! »
Là je pense qu’elle ne suivait plus. J’avais raison :
« Tu déconnes encore plus que je ne me l’imaginais… », a-t-elle simplement répondu.
Essayez donc de discuter avec ce genre de personnes. Puis comme j’allais redescendre, sur le seuil, elle m’a hurlé de sa chambre : « Tu n’as de petit-fils que de nom. C’est tout !… Et n’oublie pas de me rapporter des confitures à la myrtille, âne bâté ! »
Je crois que j’ai claqué la porte, pour toute réponse.

J’ai oublié de noter qu’un enfant est descendu du car avec des chaussures d’adultes. Un acteur lui avait échangé ses pompes.

(Suite au numéro de mardi)


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