Café Péi

L’UDJANDJA (2)

Témoignages.re / 5 juillet 2013


Comme de bien entendu, les raisons de santé ne permettaient pas à Madi Medhi de faire ramadan. Mais usant du masaïdiano , l’entraide musulmane, il était fermement décidé à ne pas rater une bonne assiette. Ainsi se promenait-il après l’heure de la prière, épiant par-dessus les balustres le long des rues tortueuses du village. Tout était bon pour le soutenir dans sa lutte contre les affections du corps ; il avalait tour à tour, selon le mal qui l’avait pris, brèdes mafanes — excellentes pour la toux, batata (les ballonnements), mogo (les diarrhées), trovi (excellent diurétique), feliki mataba, etc. Quand bien même sa maison n’était pas achevée et que le béton armé levait encore vers le ciel son armature rouillée, il avait excellent lit pour le soutenir dans ses fatigues, la journée de sa nuit, et la nuit de la journée, aux heures chaudes comme aux heures fraîches. Il y soignait une collection de maux dont chacun ignorait ici le nom : nécrose nasale, scoliose, tendinite, anquilose, déchirures, froissement, allergie, prurit, hernies hiatales, lésion du foie, aphte, orgelet, morsures de scolopendre, autant de termes dont les sonorités barbares avaient pour vertu d’effrayer le voisinage bien-portant comme ceux qui ne l’étaient pas. Car frappé d’une quelconque affection, il vous suffisait de l’écouter un tant soi peu pour se sentir rasséréné, par contre-coup, sur son véritable état de santé : «  Je m’en sors pas si mal, disait-on , ça aurait pu dégénérer…  »

Sitôt qu’il arrêtait un voisin d’un «  Wa fétré ? Ça va ?  », c’était pour s’entendre en retour : «  Ewa, tsa fétré ? Et toi ?

-Moi ? , répondait-il en s’éclairant : C’est plutôt comme-ci, comme-ça ; mais ça irait mieux si, etc., etc.  » S’en suivait une description clinique de maladie de jambes, de cou, de considérations sur le sommeil, l’estomac et la digestion… S’il s’enquérait des nouvelles d’autrui, c’était pour se saisir de l’occasion d’en donner des siennes, ce qui faisait qu’il devenait superflu de tenir à être à l’heure. Et si une jolie jeune femme refusait de lui prêter sa complaisance, il grommelait, revêche : «  Ça ne respecte même pas père et mère, et ça respecte le ramadan ! Cette jeunesse, elle va droit dans le mur !  »

Il se ne rendait à son travail qu’un jour sur deux. Avec lui, le temps boîtait. C’était une habitude qu’il avait prise très tôt, à l’école. Soutenu par une pharmacie personnelle des plus étoffées, dans laquelle s’empilaient pêle-mêle des flacons colorés, des boîtes aux étiquettes bizarres (certains dans le village allait jusqu’à prétendre qu’il suffisait d’en regarder les emballages pour tomber malade), Madi Medhi faisait volontiers visiter ce qu’il appelait son infirmerie personnelle , et, compte-tenu du savoir qu’il accumulait en la matière, il devint quelque peu le guérisseur du village et de ses environs. On prétendait même qu’il y avait plus de médicaments chez lui qu’à la Pharmacie du Sud, et que si on en manquait, il était préférable d’aller chez lui plutôt qu’à l’officine muzungu qui était souvent en rupture de stock et parfois fermée.

Pourtant devant la chronicité de ses affections - ce, depuis son plus jeune âge-, sa famille et ses proches avaient organisé de nombreuses cérémonies, égorgé des zébus, on était entré en transe, on avait cité des sourates, tenté de repousser le mauvais œil, -car ici tout mal physique a son correspondant invisible, une source dans l’autre monde-, rien n’y fit : la douleur était bien chevillé à son corps, et djinn ou pas, elle avait pris possession de lui et s’y épanouissait, se développait, y pullulait. Il aurait fallu être le Très-Haut en personne pour l’en extirper. « Allah n’est pas obligé », soupirait-on. Il répétait lui-même qu’il était foutu : « Femme, prépare mon enterrement, je n’en ai plus pour bien longtemps »…

(Suite au numéro de mardi).

Jean-Charles Angrand


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