Café Péi

L’UDJANDJA (5)

MAYOTTE

Témoignages.re / 16 juillet 2013


« … Mais puisque je vous dis que je ne suis pas mort, je vous le jure.

- Allez, papa, si tu craches, moi, je te croirais ».

Alors le gros Madi Medhi se mit à cracher pour convaincre son enfant, mais comme il s’était allongé, le crachat retomba sur lui. Toute l’assistance se mit à rire, cadi compris.

« Vous voyez, vous riez, triompha-t-il, ça prouve que je ne suis pas mort…

- Les morts ne parlent pas ! ». L’assistance autour de la tombe tentait de garder son sérieux. Certains même affichaient leur mécontentement : « Même dans la mort, il est ridicule ! ».

Si c’était pitié ! De mémoire de vivant, on n’avait jamais vu ça : un mort qui gâchait l’enterrement.

Du fond de son trou, il criait : « Mais, puisque je vous dis que je suis vivant, vous voyez ? je suis encore là ! ».

Enveloppé de son lamba mena , il tentait d’agiter les bras.

« Pas pour longtemps…

- Ô mon Dieu , continua le cadi, diminuez ses souffrances, ses actes mauvais... ».

L’assemblée ne put s’empêcher de commenter :

- C’était un vrai fainéant !

- Avec sa façon de manger qui faisait tant de bruit…

- Un vrai dégoutant !

- Il crachait partout.

- Il pétait à table !

- Il nous refilait ses microbes !

- Namréré latska na mounou agorou , cria-t-on en shibushi : Ceux qui agissent en égoïstes se retrouvent non seulement sans rien, mais en plus avec une mauvaise surprise… ».

Une voix s’éleva du sépulcre : « Mais enfin, est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer ce qui se passe ? ». Allongé de tout son long, il redressait la tête pour s’exclamer : « Si c’est une plaisanterie, elle n’est pas vraiment bonne.

- Silence, matsaha ! Fainéant  ! Un vrai sauvage qui l’ouvre quand on ne lui demande rien…

- Tais-toi, là-bas au fond, écoute ton fundi ! ».

Le cadi poursuivait cérémonieusement l’allocution funèbre : « Parce qu’il était sans cesse malade, et parce qu’il a importuné tout le village, de ce fait : ce misérable aura perdu ce monde-ci ainsi que l’autre…

- C’est écrit sur son acte de naissance qu’il est comme ça !, jetait-on.

- Comme quoi ? », hasarda Madi Medhi.

Et tous, d’une même voix, de répondre : « MALADE !...

- Malade, moi ? Mais, mais…, je suis en pleine forme !

- C’est faux. Tu as une névralgie ! »

On s’agitait.

« Une intoxication !

- Une diarrhée !

- Un rhume !

- Bronchite !

- Une névralgie !

- Une chaude-pisse, une blennorragie !

- Non, c’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai : je suis guéri, complètement guéri !

- Tu es vraiment fandrka : c’est ça, tellement bête qu’il n’y a pas de solution !

- La seule solution, c’est de l’enterrer une fois pour toutes, oui ! ».

Sa femme renchérissait : « Tu n’as plus de travail, tu te crois malade tout le temps, alors tu ne sers à rien. Même au lit. Il vaut mieux que tu sois mort ! J’irai voir le voisin : lui, il fait son devoir conjugal ! ».

Son mari bégaya tout au fond de son trou : « … Pitié, je ferai tout ce que vous voulez, mais sortez-moi de là ! ».

Le cadi de répondre : « Pleure, misérable, ça t’aidera peut-être...

- Hé, que peut faire ma belle-sœur sans son mari, et que vont devenir ses enfants sans leur père !… ».

Madi Medhi à cette idée pleurnichait de plus belle.

« Notre cher ami , reprit le cadi, je n’aurais pas voulu que ça finisse ainsi, mais c’est toi qui, par tes maladies, a souhaité nous quitter… C’est déplorable.

- Mais non, c’est une erreur, une méprise : mon médecin m’a dit que j’étais tiré d’affaire.

- Oh, non, trop d’affections te menacent et te torturent, mon enfant, il vaut mieux en finir.

- Je suis en pleine forme, croyez-moi, oui, je vous jure devant tout le village, devant le saint Coran… ».

Le cadi regarda l’assistance : « Nous voulons bien te croire, mais alors, jure-nous que tu ne feras plus la scène d’être malade, que tu ne seras plus malade comme tu l’as été ?

- Oh, oui, je vous jure que je ne le ferai plus…

- On te sortira peut-être de là, dit le cadi, si tu te comportes comme les autres…

- Oh oui, comme les autres », reprit le moribond .

Il y eut des mouvements de mécontentement dans la foule. On cria : «  Zema za pundra ma su zi  : Service rendu à un âne est récompensé par des pets !... ».

Du fond de son trou, Madi Medhi rétorqua par un autre proverbe : «  Nyumba kai laliwa kuji m’vujo y vujao  : Tu ne peux pas savoir d’où proviennent les fuites de la toiture d’une maison dans laquelle tu n’as jamais logé.

- Oui mais, kanga la muhaini ka li jaya  : Le sac de l’égoïste ne se remplit jamais ».

Et le cadi d’ajouter : «  Mutru ounhololeyaive trungo ndzouzouri bé mutru kaounloleya inve tronko bovu  : Il faut savoir aimer les belles choses, mais pas les mauvaises.

- Je le jure par tous les saints, ou tout ce que vous voulez…, supplia Madi Medhi , mais sortez-moi de là ! ».

Un des notables, sur un signe du cadi, lui lança : « On te sors, mais dans deux mois, si tu fais la même chose, tu retourneras là-dedans et on ne t’en sortira plus… ».

Le mort-vivant acquiesça sur le champ. On alla le chercher, on le hissa de son trou, il prit sa kofia, la mit sur sa tête, salua et sans un mot partit. Il ne boitait plus, il se retourna une ou deux fois, il marchait à vive allure : il avait l’allure d’un chien qui craint d’être battu. « À malin, malin et demi… », fit le cadi. Tout le monde rigola.

Au village, on ne l’entendit plus jamais se plaindre. Là où les médicaments avaient été inefficaces, inutiles, l’ udjandja l’avait guéri, l’ udjandja du village, car il guérit vraiment de tout, sauf de la vie. Mais ça, c’est une autre histoire. Ewa bass.

Jean-Charles Angrand

Ce conte :

Aux mannes de Molière : la société est malade, sans doute, mais n’a point besoin de Purgon,

À mes 2 petites Mahoraises,

À ceux qui luttent pour la dignité de Mayotte, ici à La Réunion et sur l’île sœur, à ceux et celles qui œuvrent à la réintégration de l’île dans l’archipel.

« Les Mahorais n’ont pas voté pour la départementalisation, ils ont voté pour le RMI. C’est ça l’udjandja de Mayotte  » (Abdoul Aboubakar).

Pour l’humour dans la zone océan indien : aperçu dans l’article “Kouyonis and Co”, rubrique “C’en est trope !”, du 25 août 2011, sur le site du journal (temoignages.re).


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