Café Péi

La Grande Chaloupe

L’école de la nuit (3)

Jean-Baptiste Kiya / 4 août 2014

« Et comment elle t’est venue cette idée de vouloir entrer dans ce trou ?, lui demande Lukas.
- À la fête Tangue, je me suis promenée avec mes parents, et j’ai vu ce tunnel. C’était comme s’il m’appelait.
- Amusant, fait Lukas.
- Très drôle en effet ! », tranche Sigismond. Le contraste même entre ce qu’il vient de dire et son visage clôt à peine ouverte la conversation. En général, à lui revient de donner le ton à la conversation, avait remarqué Toilianti.

Sigismond est le plus populaire des garçons de Première, capitaine de l’équipe de foot à la fête du lycée. Délégué depuis la 6ème ou presque, il a l’habitude de paraître, il soigne son look de surfeur, joue des épaules devant ses camarades, se complait à lire des magazines de l’extrême, son père lui a promis de lui faire faire du parapente lorsqu’il aura 18 ans, c’est ce qu’il dit et répète. Enfin, il parle et rit fort, si bien que les filles se retournent à son passage. Mais dans ce tunnel, il n’y a pas de filles, en dehors de Toila, qui est une amie.
À la lueur de la torche qui les balaye, luisent les parois rocailleuses desquelles suinte l’humidité. Un goutte-à-goutte persistant égrène un tintement grêle un peu partout et approfondit le silence, on ne peut dire de quel côté ça provient. L’atmosphère se fait plus fraîche. Le faisceau lumineux fouaille la nuit révélant des cailloux aux formes étranges, fantasmatiques. L’obscurité déforme tout. Comme poussés par une force, ils avancent.

« Il ne fait pas chaud ici, remarque le grand.
- Toila, tu trembles ? », fait Lukas.
Sigismond arrête sa marche pour éclairer sa camarade. L’autre profite de l’éclairage pour ôter sa veste et la mettre sur le dos de la jeune fille. Sigismond s’amuse à souffler de la buée avec sa bouche sous le faisceau de la torche, comme s’il était en métropole. Et amusé, il dit : « Alors, on continue ?
Vexée par son assurance, Toilianti répond : « Oui. »
Armé de sa torche, Sigismond reprend le pas, un peu plus rapidement, comme s’il voulait contrecarrer la décision de la jeune fille. Comme Toila glisse sur un caillou, Lukas la rattrape du bras et la maintient contre lui respectueusement, à la fois pour la réchauffer et pour assurer son équilibre ; la jeune fille l’a bien compris.
« Tu n’as pas les chaussures qu’il faut. »
Les trois ados progressent ainsi en silence pendant un temps indéfini, trébuchant parfois sur des rochers. Sigismond essaie d’égayer le silence en maniant la plaisanterie et la torche dont il promène le faisceau sur les parois du tunnel : « Il y a de ces ombres qui bougent comme ça, on dirait des trolls qui sortent des trous et qui vont nous bouffer, c’est fou cette impression que ça fait ! Il y a une légende comme ça d’un cavalier sans tête qui sort des racines d’un vieil arbre... » Il devient volubile, non pas pour meubler, mais pour exorciser un silence qui se dévide inquiétant, lourd, le substituant à sa propre voix, mais celle-ci, multipliée par l’écho, résonne et revient comme une menace. C’est comme l’enregistrement de sa propre voix, que l’on découvre étrangère. Sensible à la gène de son compagnon, Toila murmure : « C’est bon. »
Alors le silence retombe, plus dure et plus froid que la pierre. Les trois adolescents poursuivent leur progression précautionneuse, parfois Toilianti demande à Sigismond de les attendre, parfois il s’arrête de lui-même.

Et quand on regarde en haut, c’est comme lorsqu’on regarde derrière ou sur les côtés. Il y fait aussi noir qu’un four.
Ça fait combien de temps qu’ils marchent ainsi ? Ils ne pourraient pas le dire. Le temps s’est figé comme la roche, ou alors il s’allonge comme un chewing-gum infiniment le long de la voie désaffectée pour disparaître dans l’abîme.
« Écoutez ! », interrompt Sigismond. Ses compagnons l’imitent, ils se figent. « On marche derrière nous ! », il se met à éclairer le puits noir du tunnel qui se referme derrière eux. Rien que la roche et l’infini indistinct de l’opaque aveugle. Après avoir bien inspecté l’abîme sans résultat, ils repartent, s’attachant à faire le moins de bruit possible. Un pas, lointain, derrière eux, reprend. Un murmure : « Tu entends ?
–Oui » ; ils s’arrêtent de nouveau, le bruit s’arrête - comme s’il se jouait de leur peur.

 Jean-Charles Angrand 

(Suite au numéro de mardi)


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