Café Péi

La Grande Chaloupe

L’école de la nuit (7)

Jean-Baptiste Kiya / 2 septembre 2014

Toilianti a retrouvé la lampe.
« Tu aurais quand même pu changer les piles !, bougonne le grand, encore assis.
- Ce ne sont pas les miennes, répond la fille.
- PRÉCISÉMENT !
- Ne vous énervez pas, je vais voir si elles sont bien calées », intervient Lukas.
Tandis que Toilianti et Lukas à la lueur d’un portable démontent l’objet, Sigismond qui s’est mis debout crie : « DONNEZ-LA-MOI ! »
Lukas qui n’a pas pris la peine de la revisser lui tend l’objet : « Tiens ta lampe. Ce ne sont pas les piles. Par deux fois tu l’as fait tomber. C’est l’ampoule qui a lâché… »

Sigismond se retrouve bête avec sa torche inutile dans les mains, il la jette dans le noir. Ça fait un bruit de casserole.
Toila lui en fait le reproche : « Ça sert à rien de la jeter, arrivé chez toi, tu aurais pu changer l’ampoule… »
Sigismond ne répond pas, il regarde vers la trouée du haut.
« C’était quoi ce truc de dingue ? »
Lukas répond : « Un oiseau, un grand oiseau des mers qui niche. Un paille-en-queue ou un pétrel. Ça ne sert à rien de monter s’il y a un nid là-haut. »
Sigismond époussette son pantalon : « J’en ai ma claque, moi, de ce tunnel. Je vais appeler mon père, il va venir me chercher.
- On ne fait plus le fier, là ! », lui lance Toila.
Comme s’il n’avait rien entendu, le garçon a sorti son téléphone, a appuyé sur une touche, il campe debout, l’appareil sur l’oreille. Droit comme un i. Il patiente. Pour ses camarades, le spectacle de cette attente dure une minute ou deux. Puis, contraint de décoller l’appareil de son oreille, il regarde l’écran.
« Pas vrai ! Pas de réseau… »

Le visage de Sigismond s’est affaissé ; dans le noir, il est méconnaissable. Une bougie qui a coulé.
« On y va, fait Lukas, comme pour l’encourager, ça ne doit plus être loin. »
Ils reprennent leur marche forcée, s’enfonçant davantage dans les ténèbres, avec la lumière précaire, plus ténue, des portables.
Au bout de vingt minutes d’une progression lente, Toilianti annonce, comme pour redonner du courage à tous : « Bon, on s’arrête ici, j’ai un anniversaire à fêter, moi, et des gâteaux. Je les ai préparés ce matin.
- Je ne suis pas sûr que ce ne soit le moment ni l’endroit, fait découragé Sigismond.
- Au contraire, manger nous redonnera des forces. »
La fille s’assoit sur le froid d’un rail qui reflète la lueur du portable, bientôt imitée en cela par Lukas et Sigismond. Elle plonge son téléphone dans le sac à dos dont elle sort trois morceaux emballés dans du papier alu. À la lueur des portables, ça brille de mille feux, des reflets paillettent les parois autour d’eux, ils sont environnés d’étoiles. On dirait trois trésors. Elle en extrait dans un silence recueilli les gâteaux et les tend à ses amis avec une serviette dans un geste solennel qui n’échappe à personne. Ça sent bon le chocolat et l’amande.

Elle patiente un peu et demande : « Alors ?
Sigismond répond le premier : -Avec moi, le chocolat, ça marche toujours.
Lukas demande : -Avec de la vanille ?
- Oui, une gousse, répond enchantée Toila.
- Beurre sans sel ?
- C’est mieux qu’avec de l’huile. »
Lukas s’y connaît en pâtisserie. On dit par plaisanterie qu’il a tout lu, même l’annuaire. Le portable de Sigismond s’éteint. Nerveusement, il se met à rigoler en jetant la tête en arrière. « Il ne manquait plus que ça. Plus de batterie.
- Et toi, Lukas ?
- Quatre barres. On en a pour plus de vingt minutes. »
Sur cette parole, le portable s’éteint. Ils rigolent en choeur. C’est un Samsung, et toutes les 4 minutes, il s’éteint automatiquement ; Lukas est obligé de presser le bouton à chaque fois pour le rallumer.

(Suite au numéro de mardi)


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