Café Péi

La lune du 1er avril –2–

Étang Saint-Paul

Témoignages.re / 23 juillet 2013


« Ça y est !, vous vous êtes dits, nous avons compris : de cette façon la lune a disparu ». Détrompez-vous. Ce n’est pas du tout comme ça que ça s’est passé. Ti-Jean n’a jamais attrapé la lune et sa maman n’a jamais porté que des bijoux très ordinaires — qui comptent beaucoup pour elle —, mais somme toute très ordinaires.

Le criquet s’était mis à craquer à l’unisson d’une chanson qui venait de loin, de très haut dans le ciel. C’était une petite voix, comme ça, qui fredonnait :

« Sous l’plafond

Sans fond,

On y danse, on y danse,

Sous l’plafond

Sans fond,

On y danse tous en rond ». Une toute petite voix, sur un air connu, mais avec des paroles bien étranges. Ça venait de là-haut, de très haut, oui, ça pouvait être des étoiles, ou d’autre chose encore, d’un arc-en-ciel de nuit… Mais Ti-Jean courait, courait trop vite pour entendre cet air-là — ce sont les criquets qui l’entendent —, il n’entendait que le bruit de ses pas qui effleuraient les grains et les feuilles séchées à l’air du large, et puis le bruit de son cœur qui faisait l’horloge et qui indiquait une autre heure : une heure du début du monde. « Sous l’plafond sans fond… ».

Ti-Jean s’était arrêté devant l’étang qui luisait de tout son or et semblait attendre quelque chose. Çà et là, le miroir de l’eau se déformait de légers tremblements concentriques dès lors qu’un insecte l’effleurait. La lune était au beau milieu de l’étang. Une lune bien grosse, si grosse qu’elle semblait vouloir déborder. Une lune qui barbouillait tout.

Elle avait été capricieuse, cette lune qui s’était mise à glisser comme ces poissons que l’on essaie d’attraper mains nues. Elle a changé trois fois de couleurs au fil du temps : selon les époques bleue, blanche et jaune. Les hommes l’ont toujours contemplée, mais ont vu des choses différentes. Croissant en Europe, virgule, point sur le “i” de la nuit quand elle grandit, corne de zébu à Madagascar, barque à La Réunion, ou sourire de chat à Chester, suspendue dans le vide merveilleux comme aurait dit Alice. Aussi capricieuse qu’une fée… Elle apparaît là où nous nous attendons le moins, semble immobile alors qu’elle vogue dans la nuit ; et éclaire toujours d’une lumière hésitante des choses inhabituelles, sous un angle curieux — l’avez-vous remarqué ? Une chaussette oubliée sur l’armoire, la crête fendue d’une herbe, les veines du parquet, un criquet qui craque, le crapaud qui le croque, donnant une importance singulière à ce qu’il fait luire. Gare aux coups de lune, dit-on, on s’en réveille à la bouche tort’ : serait-ce parce qu’elle nous fait déparler ?

Il y a des gens qui ne sont pas capables de pêcher à la ligne, Ti-Jean lui ne l’avait jamais fait, mais il en avait tellement rêvé qu’il faisait ça mieux qu’un vieil habitué. Il était assis patiemment entre deux touffes de papyrus, les yeux fixés sur son bouchon qui flottait comme un petit canot, ainsi qu’il devait le faire, sans qu’une ride ne vienne troubler l’image de l’astre de la nuit… Et le bouchon multicolore comme un arc-en-ciel se dirigeait doucement vers l’astre mélancolique.

Quand le petit garçon revint à la case, sa maman lui demanda : « Alors, qu’as-tu pêché ?

- Rien, pour le moment. Mais je sens que je vais attraper quelque chose de très beau…

- Quoi donc ?

- Surprise ! », rétorqua-t-il des étoiles dans les yeux.

Et il repartait le lendemain, avec le même entrain, la même exactitude, dès le lever de lune… Il est vrai qu’il fut à deux doigts de l’attraper, mais une frange de nuage l’ayant voilée subitement…

(Suite au numéro de vendredi…)

Jean-Charles Angrand


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