Café Péi

La lune du 1er avril (3)

Étang Saint-Paul

Témoignages.re / 26 juillet 2013

Certaines vieilles légendes rapportent qu’il y a un orchestre dans la lune qui ne joue que pour nous, mais que nous, nous ne l’entendons pas, parce que nous faisons trop de bruit, ou parce que nous sommes attirés par des choses sans conséquence.

Vu de la lune, Ti-Jean n’était qu’un tout petit point de rien du tout, au milieu de milliers de petits points. Mais quel petit point, tout de même ! Celui-là avait une allure que les autres n’avaient pas ; c’était ce qu’on pouvait se dire de là-haut…

Il faut préciser que la lune ne voyait pas les choses de manière impassible. Car dans la lune, comme quelques-uns le savent, il y a un vieillard, et il y a sa cabane. On l’appelle, là-haut, le Vieillard de la Lune. Ce Vieillard, qui était forcément poète et rêveur, un peu Pierrot, un brin Arlequin, rêvait aussi de devenir pêcheur. Sur la face cachée, sa demeure fume. Comme il n’y a ni rivière, ni lac sur la lune, le Vieillard de la Lune eut l’idée d’essayer comme ça d’attraper la Terre, ou une bonne Idée. Il avait bien accroché Saturne et Vénus, mais la Terre jamais. Ça l’embêtait.

Il était assis sur son croissant surmonté de sa longue canne à pêche, avec le fil qui pendait dans le vide, et il chantait avec entrain en se balançant, des poèmes qu’il avait jadis improvisés :

« Au clair de la lune,

Mon ami Pierrot,

Filons, en costume,

Présider là-haut.

Ma cervelle est morte.

Que le Christ l’emporte !

Béons à la Lune,

La bouche en zéro ». Il était solitaire et gai — comme la lune qui nous sourit quand elle est en croissant. Et là-haut, notre Vieillard, en effet, avait l’air de présider tout ce qui se passait en bas, chez les hommes. Pierrot, bien sûr, il le connaissait, Peter Pan aussi, ce personnage si volatil qu’il a fini par échapper à son auteur, James Barrie. De Pierrot, le Vieillard de la Lune pensait qu’il « savait mal son rôle », qu’il jouait parfois mal la comédie, et il avait aussi fait bien des pantalonnades avec Peter Pan, « Tiens ! L’Univers

Est à l’envers ».

Mais Peter, l’éternel enfant, l’enfant qui ne voulait pas grandir, lui avait dit en bougonnant : « L’Univers ? C’est pas assez ! » . Et depuis, il avait disparu. « Il m’a sans doute oublié, pensait le Vieillard de la Lune, comme il aura oublié l’univers… ». Et c’était tout. Là-haut, on ne pense pas comme ici, on a « la tête en l’air  ».

Au temps où la lune n’avait qu’une face, le Vieillard de la Lune était sur la terre, comme vous et moi, il s’appelait Laforgue, Jules de son prénom. Ce n’était pas un grand prénom, mais lui était grand poète, comme de raison. C’était il y a plus de cent ans. C’est lui précisément qui s’était écrié comme ça :

« Lune, vagabonde Lune,

Faisons cause et mœurs communes ». Et il avait composé une Imitation de Notre-Dame de la Lune, où il implorait à l’astre froid un de ses rayons « pour s’y laver les mains de la vie » . Il a été, voyez-vous, exhaussé bien au-delà de ses prières. En 1887, lors de sa disparition, d’une maladie de langueur, Alain Crémieux n’hésita pas à écrire : « C’était quelqu’un pour qui le monde extérieur n’existait pas », et il avait raison ; « Chez lui, l’esprit et la blague ne sont que des masques supplémentaires », avait dit son ami Verhaeren. En fait, il n’avait pas disparu pour tout le monde : les étoiles l’avaient vu s’installer sur la lune — et inventer sa face cachée. Il la sortit entière de son imagination, pensez-vous : quelle merveille ! Depuis, quand la lune voyage, ce sont tous les pays qui voyagent. Depuis, elle ressemble davantage à une grande cloche suspendue dans le ciel. Certains y voient parfois un miroir fumant. En fait, elle est comme les gens la voient… La lune, c’est nos rêves qui se réveillent et se trimballent là-haut. Les gens apprécient même davantage cette bonne compagne muette, depuis qu’un Poète y habite.

(Suite au numéro de mardi…)

Jean-Charles Angrand


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