Café Péi

La lune du 1er avril (4)

Étang Saint-Paul

Témoignages.re / 30 juillet 2013

Quand je dis « les gens » , ce n’est pas tout à fait vrai. Un homme la jalouse, c’est un poète aussi, il la jalouse férocement et s’est déclaré ennemi de la lune. C’est Stéphane Mallarmé. Il a peut-être raison, elle s’est tellement usée sous la plume des écrivains de tous poils qu’elle n’est plus grand-chose qu’un miroir poli qui les reflètent. Mais ce poète a cherché, dit-on, les moyens de la détruire. Non au moyen d’une bombe, mais avec des images. Comme s’y attendait son bon ami Maupassant, il n’y est pas parvenu. Cet astre le gênait, le fatiguait, l’obsédait, l’exaspérait avec son air de veuve inconsolable, sa triste mine. Faut-il dire que Stéphane Mallarmé la comparait à un vieux fromage mangé aux vers ?… Triste lune… C’est injuste pour la lune, comme pour le Vieux pêcheur qui y habite. Mais tant pis.

Plongeons le regard. Ti-Jean était accroupi sur le sable de la berge, il entendait de l’autre côté de la frange de sable et de filaos le léger bruit du ressac de la mer sur les galets noirs, on aurait dit un roulèr de fond. Son bouchon dansait doucement sur le miroir de l’étang que faisait reluire l’astre nocturne qui clignait de l’œil. Là-haut, le Vieillard pêchait aussi et regardait avec intérêt et bonhomie l’enfant pêcher. Leur ligne se mélangea. Chacun ferra de son côté en même temps d’un grand coup de gaulette. Le Vieillard avait bien plus de force. Ti-Jean content d’attraper son rêve s’envola, surpris. Il tint ferme son bois de gaulette. Le Vieillard rembobinait son fil, le garçon ne tarda pas à s’ « alunir », à côté de lui, étonné. Le Pêcheur de la lune contempla le visage étonné de l’enfant, il ne put se retenir de rire.

« Eh bien, tu as ce que tu veux !

- Mi l’est où là don ?

- La lune, mon gaillard ! Mais d’ici, on a un sacré point de vue. Fi ! Votre Terre est un minuscule suppôt de la Pensée ! Entrez en fête, mon petit, et n’y pensez plus, sinon vous vous tournerez la tête, et un mal de cou vous emportera ».

Il prit par la main le garçon et commença avec lui sa ronde en chantant :

« Sous l’plafond

Sans fond,

On y danse, on y danse,

Sous l’plafond

Sans fond,

On y danse tous en rond ». Et Ti-Jean égayé se mit à rire de concert avec les astres qui brillaient comme des bougies d’Avent. Le Vieux poète lui fit découvrir la lune comme personne ne l’avait imaginée. Ils se mettaient debout sur leur croissant, et le poète déclamait : « Elevons-nous sur les horizons fades ! ». Et les voilà qui partaient pour un voyage sur les contrées terriennes : le tour de la Terre, depuis la Lune… Au-dessus des États-Unis, le Vieillard s’exclama : « Les Indiens d’Amérique pensent que sur la Terre, il y a le jour et la nuit, deux rats qui rongent tout et ne peuvent jamais s’interrompre », au-dessus de la mer de Chine : « Les modernes et sages taïwanais disent qu’il y a un orchestre dans la lune qui ne joue rien que pour les terriens. Mais les terriens n’entendent rien, parce qu’ils font trop de bruit et trop d’agitations, certains disent que c’est parce qu’ils pensent trop, d’autres disent que depuis le temps que l’orchestre joue, ce doit être une musique triste »… L’enfant et le Vieillard observèrent un chien aboyer à la lune : « Il nous salue ! ».

Et le Vieillard de citer : « Lune, quel esprit sombre

Promène au bout d’un fil

Dans l’ombre

Ta face ou ton profil ? »... Il ajouta, malicieux : « Musset, dans sa ballade, ne savait pas que c’était nous ! ».

L’instant d’après, le clair de lune s’endormit sur un banc ; ensuite elle resta accrochée dans les feuillages, plongea dans les lacs, puis enfla à l’horizon. Ils virent la luisance des yeux d’un gros rat qui croyait que l’astre lunaire était un beau fromage ; il y avait aussi un ancien champion cycliste qui, yeux et poings fermés, rêvait d’aller à la lune en vélo… Les jardiniers plantaient les graines en la regardant. Enfin, le clair de lune se répandit, à l’orée du petit matin, en paillettes dans l’océan Indien. La lune aime tant boire !…

« À présent nous sommes revenus dans ton pays, tu vois ce point-là, rond comme une lune, c’est La Réunion. Une fois que nous serons au-dessus de ton île, je te redescendrais sur la berge de ton Étang, tu t’accrocheras à mon fil. Je déviderai le moulinet .

(Suite au numéro de vendredi…)

Jean-Charles Angrand


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