Café Péi

Le petit garçon qui voulait attraper le vent (3)

La Réunion

Jean-Baptiste Kiya / 19 juillet 2016

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- Et votre Paradis, où il est ?, s’inquiéta le petit garçon, en tournant la tête.

- Là où il doit être : au centre de la Terre.

- Pour nous, c’est là que se trouve l’Enfer, répondit Firmin, le feu éternel.

- Vous êtes très tête en l’air, vous les humains. Le Paradis, c’est aller au centre des choses, au centre de soi, c’est se retrouver au cœur du monde, aller vers son propre cœur, être en accord avec soi-même. Et quand son propre cœur coïncide avec le cœur du monde, c’est là que se trouve le Paradis.

- Mais le centre de la Terre, c’est la lave, le feu, et le feu, ça brûle !

- On ne peut pas davantage respirer dans l’espace ; plus on s’élève, plus il fait froid, on n’a aucune prise dans les airs, on bascule, on chute. Le feu, lui, symbolise l’unicité de la passion, qui nous vient du plus profond, non du dehors. Il faut nourrir le feu pour qu’il perdure. Comprends par là que le Paradis c’est ce qui est à l’intérieur de soi, ce qu’on nourrit, non à l’extérieur. À trop attendre des autres, on n’obtient rien de soi. Nous, les taupes, nous aspirons à aller au centre des choses. Et le centre des centres, c’est le cœur, non une étoile inaccessible. Nous avons une histoire pour exprimer cela, gravée dans la roche, au fond de la plus profonde des grottes, haut lieu de pèlerinage pour les taupes : il s’agit de la parabole de Tobie.

- Raconte !

- Voilà… Dans les temps anciens, une Taupe du nom de Tobie, ancêtre de toutes les taupes, s’était mise à la recherche de Dieu, elle croyait qu’il trônait en haut du ciel, elle sortait la tête tout le jour, scrutait le ciel vide. Elle creusait des tunnels dans les montagnes les plus altières pour aller au plus près de Lui. À force de guetter un signe là-haut, elle reçut dans les yeux de la fiente d’oiseau, et elle devint aveugle. (Depuis les taupes sont presque toutes myopes.) C’est alors qu’ayant cherché Dieu partout dans les lointains, elle eut la révélation qu’elle L’avait enfin trouvé : Il était tout au fond de son cœur.

- Elle n’est pas idiote, ton histoire, remarqua Firmin, mais alors comment ils sont vos anges ?

- Normaux… Je veux dire des Taupes avec des pattes de feu, creusant au plus profond. » Et l’animal fit un signe vers son cœur. « Mais… ! Ton cerf-volant !

- Oh-la-la, en discutant, je n’ai pas fait gaffe. »

À Champ Borne, il y avait deux grands manguiers qui se partageaient le ciel et mêlaient leurs branches. Le cerf-volant s’était accroché à l’un d’eux.

« Je ne comprends pas que tu puisses jouer à ça, fit la Taupe, le Vent est tellement capricieux, alors que la terre, c’est du solide, c’est stable… 

- On en reparle, fit le petit garçon qui courait déjà. Je vais le décrocher. » Et il rembobinait son fil comme s’il râlait un poisson.

Vous me direz il n’y a pas de taupe à La Réunion, et vous auriez raison. Il existe des rats-taupes en Afrique de l’Est qui intéressent les scientifiques. Mais celle-ci n’était pas un Rat-Taupe, mais une taupe européenne. Comment était-elle venue ? Tout bonnement comme font les taupes. Plus curieuse que les autres (c’est une espèce introvertie et casanière), elle avait été attirée par le volcan et avait traversé les océans, en passant par en dessous.

Tandis que Firmin, de branche en branche, escaladait le manguier, glissait d’un arbre à l’autre, guidé par son fil comme Thésée celui d’Ariane, l’horizon se chargeait d’une inquiétante noirceur. Le chien-parapluie aboyait, au pied des arbres jumeaux. Au haut des deux manguiers, Firmin fut envahi par la vue qui s’ouvrait à lui. Le vent était vif. Il distingua une barre de nuages noirs qui montait de l’Est, poussé par la bourrasque. Il voulut se hâter pour rentrer, tenta de dégager le cerf-volant des branches qui le retenait, il n’y parvenait pas, quand une rafale le fit vaciller et glisser sur son engin, qui, libéré soudainement, s’appuya sur l’air.

(Suite au numéro de vendredi).

Jean-Baptiste Kiya


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