Café Péi

Le petit palmier jaune (Moina m’nadzi dzizano) (1)

Mayotte

Jean-Baptiste Kiya / 14 juillet 2015

La rubrique « Café-péi » rassemble des contes et des nouvelles évoquant La Réunion, à paraître les mardis et vendredis durant les vacances d’hiver.

Pour ceux qui n’ont pas plus de vacances que le bout de leur ongle, ceux qui n’ont pas les sous marqués pour sauter la mer, mais qui ont envie de s’échapper un peu sans billet d’avion ni bateau vomis, pour ceux-là d’abord, ces récits qui tenteront de proposer une autre façon de voir l’île, avec l’espoir d’agrandir les paysages, d’y ouvrir des perspectives : défense et illustration de l’identité culturelle réunionnaise avec, en creux, une mise en garde contre l’acculturation des masses, qu’elle soit affichée ou feutrée.

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Il était en Afrique, entre savane et forêt, un village paisible du nom de Louha. Les habitants de ce village étaient bien courageux et travailleurs : on n’hésitait pas devant le labeur, et jamais on ne lui faisait triste mine. Sitôt qu’un voisin avait besoin d’aide, on accourait. On piquait le riz, distillait les fleurs, cultivait les champs, transportait l’eau, sans jamais se plaindre. Muro ushuka baharini, dit-on : « ainsi la rivière descend-elle vers la mer », c’est-à-dire qu’on considérait que c’était le cours inévitable des choses.

Pourtant, du fond des cases, les discussions montaient par-dessus les brumes du soir : devant le feu, à voix basse, ou dans les arrière-cours, à l’heure la plus chaude, au moment de la sieste. Et à la manière de la crue qui vient, les bruissements des langues, loin de se tarir, ne faisaient que gonfler. C’étaient les couples, ou des femmes qui discutaient de leurs enfants. On avait confectionné des hiriz qu’on avait mis autour du cou des petits, à leur poignet : des versets de sagesse du Coran pour les protéger. Mais les protéger de quoi ?
Et si c’était d’eux-mêmes ?

Les mères disaient :
« Mariama, mon fils aura bientôt deux ans et trois mois, il ne parle toujours pas. Tu crois que c’est normal ?
- Ne m’en parle pas, Fatoirane, la mienne a deux ans et demi : elle ne dit rien. Le fils du voisin, pas davantage...
- Ce n’est pas normal, ça, ce n’est pas normal, Mariama… »
Sitôt qu’on se mettait à piler le mil, c’était des discussions semblables.
Dès qu’on lavait le linge à la rivière, les mêmes observations.
Quand on recousait les vêtements, on discourait pareillement.
Cela vint aux oreilles du chef. Le cheffou n’tanana réunit tout le village sur la place, au pied de l’arbre à palabres. Cet arbre à palabres n’était qu’un petit palmier jaune, vu que le grand fromager qui ombrageait jadis la place s’était brisé sous son propre poids, et, effondré, il avait fini en bois de cuisine. Autour du petit palmier se tint donc le chilindro, le conseil du village.

Le chef commença : « Comment se fait-il que mes petits-enfants, les enfants des voisins, les enfants du village, tous en âge de parler, ne parlent toujours pas ? Ont-ils perdu leur langue ?
- Non, pas du tout. Ils crient même, quand cela les arrange !
- Sont-ils handicapés, par hasard ?
- Pas plus que toi ! »
Tout le monde se mit à rire du chef.
On renchérit : « Ils se comportent comme les autres enfants, mais ils ne parlent pas…
- Alors, que faut-il faire ? »
Une vieille dame du nom de Koko-Dolto prit la parole, elle dit : « Certains de ces enfants prennent encore la tétée, ce n’est pas bien… Ils ne parlent pas parce qu’ils ont trop de tétons dans la bouche… Il faut les priver de sein et ils vont se mettre à parler ! »
Il faut dire que Mme Koko-Dolto était trop vieille pour allaiter.
Quelques murmures d’approbation, timides, se levèrent.

(Suite au numéro de vendredi).


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