Café Péi

Le petit palmier jaune (Moina m’nadzi dzizano) (3)

Mayotte

Jean-Baptiste Kiya / 21 juillet 2015

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Mont Choungui.

Le Moilimu de la forêt est un grand sage qui vit loin des hommes, là-haut, au pied du mont Choungui que certains appellent « la Dent de chien ».
Le chef réunit un membre de chaque grande famille et se mit en route, les précédant. Le groupe s’enfonça dans le sous-bois. Ils cheminèrent une bonne demi-journée.
Comme s’ils étaient attendus, le Moilimu était devant son banga en train de sculpter des figurines. « Gégé, Moilimu… In vovo », on se salua, on se congratula en shimaorais, en shibushi, le chef donna des nouvelles des Anciens en commençant par le plus vieux. Alors on étendit des lambas sur le sol, on s’assit en rond.

« Voilà, Moilimu, ce qui nous a mené à toi : nous sommes venus te demander conseil parce que, là-bas, au village, les petits enfants ne veulent pas parler. On leur a ôté de la bouche ce qui les empêchait de le faire. Monsieur Machiaka nous a répété : ‘Il faut les aider à grandir, et pour cela, il faut les battre. Le malheur nous rend adulte… L’expérience de la souffrance nous pousse à parler et à penser comme des adultes.’ On ne demandait qu’à le croire. On les a battu comme plâtre. Ils n’ont pas parlé. Ils n’ont fait que crier, aucun mot n’a franchi le seuil de leur bouche. Que faut-il faire, Moilimu ? »
La seconde épouse du cheffou ajouta : « Nos enfants ne parlent pas, ils sont comme des poissons… »

Le sage de la forêt les regardait d’un air amusé. On aurait dit un simple d’esprit, ou un vieil enfant.
« Koula souala djaou bou : Chaque question a sa réponse », dit-il.
Ça rassura l’assemblée. On sourit. Il fallait y penser. Tout est là.
Devant le silence, le chef osa un : « Oui, bien sûr… Mais enfin, Moilimu, que faut-il faire ? » Le sage fit une grimace : « Dzitso la m’gnaho kali ou honéya, l’œil de ton voisin ne voit pas ce que tu vois, je ne m’en mêle pas… » Et il fit mine de rentrer dans sa case.
Les villageois étaient mécontents, ils lui dirent :
« Toi, tu te caches dans la forêt parce que tu ne sais rien. Tu n’as pas d’enfants, alors ça ne te concerne pas.
—  Est-ce que nous avons fait tout ce chemin pour t’entendre te plaindre comme une vieille femme ?
—  Nous ne savons pas à quoi te sert ton savoir, sinon à récurer ta casserole…
—  Apiha muhare mwitsi atsodya waye : Je n’ai pas dit que je ne ferai rien, répliqua le Moilimu, j’ai dit que : Qui a fait un gâteau mal cuit le mangera lui-même ! Je dis : Moutrou a dri fagnao babia voi soucoup ma kiyo ya he ya tso fa : Celui qui fait semblant de ne pas entendre, un jour deviendra sourd !
—  Allons, Moilimu, supplia le chef, ce n’est pas une solution, ça, que tu nous proposes !
—  Je vais vous dire quelque chose : Dans votre village, il y a 2 mosquées, et 1 problème. Le problème, vous l’avez enterré en plein milieu du village. Et maintenant vous me dérangez pour me demander où vous l’avez enterré. Non, mais vous vous moquez de moi ! »
Les villageois étaient gênés, mais ne désarmèrent pas.
« Bon, intervint le sage, faites venir à moi ces petits enfants, et je vous dirai ce que je vois. »
L’assemblée s’activa alors à faire braiser le manioc et les bananes vertes qu’on distribua en causant. Le repas achevé, on plia son lamba, et repartit dans la moiteur de la forêt.

Surlendemain, la délégation du village revenait avec une dizaine d’enfants de deux à trois ans, tous muets en mots.
On installa les gamins devant le Moilimu qui les regarda pour s’exclamer : « KAOISI ? Sont-ils là, ne sont-ils pas là ? »
Les petits enfants ne le regardaient pas.
Puis :
« Qui veut du chocolat ? Personne ? Tant pis. » Et il mangea toute la crème de cacao mélangée au lait de zébu caillé qu’il avait préparé.
Les enfants ne regardaient que lui.
Il fit semblant de s’en aller, s’arrêta, se pencha en avant et entre les jambes regarda les enfants.
Les petits se mirent à rire.
« À qui la balle ? » Il sortit une petite balle en feuille de cocotier tressé. « Qui veut jouer avec moi au lache ? ».
Les gamins regardaient la balle avec envie. Il tapa dessus, elle alla se ficher entre les branches du manguier qui ombrage la case. « Bon, tant pis ». Les gamins étaient déçus.
Le Vieux souffla alors dans toutes les directions. Fffff, fffff, fffff…

(Suite au numéro de vendredi)


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