Chronique de Jean-Paul Ciret

Quelle sépulture pour les migrants abandonnés jusque dans la mort ?

Jean-Paul Ciret / 6 septembre 2017

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Photo Alfredo D’Amato/UNHCR

Chacun le sait : selon les préhistoriens, c’est aux environs de 65.000 ans avant l’ère chrétienne, que les premiers humains ont pris conscience de la mort, peut-être même avant, et c’est à l’époque de l’Homme de Néandertal que celui-ci se préoccupe, sur la base de cette prise de conscience, de donner une sépulture à ses semblables, c’est-à-dire à les enterrer, tout en accompagnant au fil du temps cette pratique d’un rituel qui s’est complexifié et diversifié selon les différentes sociétés humaines. Au point que, aujourd’ hui, refuser la sépulture à un être humain peut être légitimement considéré comme la négation de sa dignité humaine. Question sensible s’il en est, chacun se souvenant sans doute de la médiocre polémique ouverte il y a quelques années, lorsque Paul Vergès avait posé la question des esclaves ’morts sans sépulture’, indiscutablement dérangeante mais difficilement réfutable à propos des Marrons tués dans les fameuses chasses des François Mussard et consorts…

Hélas, au cours de l’Histoire, massacres, guerres et violences de toutes sortes n’ont pas manqué pour que quantité d’humains meurent sans se voir reconnaître ce minimum d’humanité. L’Histoire immédiatement contemporaine fournit, quant à elle, une liste effroyable, d’autant plus inexcusable que l’idée des « Droits de l’Homme », née au 18e siècle, constitue un des critères de rupture dans l’Histoire humaine. Jugeons-en : entre les dizaines de milliers de soldats pulvérisés dans la boue des tranchées de la 1ère Guerre mondiale, les millions de victimes de la Shoah, ceux des fosses communes des camps de concentration ou de Katyn, des « napalmés » des guerres coloniales et néocoloniales, la liste est tragiquement trop longue. Et, comme pour ne pas être en reste, c’est ce début de 21e siècle célébré par certains pour être celui de la modernité à cause de l’immensité des progrès technologiques, qui développe sous nos yeux la tragédie actuelle des migrants.

N’allons pas loin : à moins de 1.500 kilomètres des côtes réunionnaises, ce sont des dizaines de milliers d’hommes, femmes et enfants (certains disent 40.000) qui ont l’Océan Indien pour linceul, entre Anjouan et Mayotte. Un autre, moins regardant, les a pris pour du ’comorien’ ramené à l’occasion dans les filets des pêcheurs ! L’Humanité du 29 août nous apprend que c’est un modeste pêcheur du Sud tunisien qui, se substituant aux propres autorités de son pays, apporte aux migrants noyés en Méditerranée cette dignité essentielle que constitue une sépulture, tâche admirable réalisée avec la sincérité du cœur qui distingue les grandes âmes ; grâce à lui, nous apprend le journal, ce sont 83 morts qui ont pu être enterrés dignement depuis le début de 2017. Et cela, dans l’indifférence honteuse de l’Union Européenne à qui, paraît-il, fut décerné il y a quelques années le Prix Nobel de la Paix ! A contrario, n’y aurait-il pas, en la circonstance une légitime revendication à poser, celle de la candidature de ce pêcheur tunisien et des rares associations qui lui apportent une aide, le Croissant Rouge tunisien et Médecins sans Frontières, pour consacrer ce qui caractérise une société véritablement moderne, à savoir la SOLIDARITE.

Jean-Paul Ciret


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