Chronique de Raymond Mollard

Agir ou subir, pas d’autre choix...

Témoignages.re / 25 janvier 2011

C’est portées par la plus haute ambition collective que plus de deux cents personnes ont répondu samedi à l’appel de l’Alliance. Réunies à Saint-Denis, venues de toutes les communes de l’île, elles se sont engagées pour la mise en œuvre d’une action unitaire de grande ampleur, afin de jeter les bases d’une société plus juste, plus dynamique, plus solidaire, plus ouverte : celle qui permettra à un million de Réunionnaises et de Réunionnais de vivre ensemble dans deux décennies.
Cette action sera solidaire, car, au-delà des partis politiques qui sont indispensables à la démocratie formelle, l’Alliance appelle à se mobiliser toutes celles et tous ceux, quelle que soit leur condition sociale, leur pratique professionnelle ou scolaire, leur expérience associative, culturelle, politique ou philosophique, qui sont convaincus que l’avenir n’est pas une affaire de hasard ou de fatalité, mais dépend au tout premier chef de la capacité de chacun de nous à débattre, à partager, à imaginer, à proposer et à construire sur le long terme.
Cette action sera bien entendu désintéressée, car elle ne vise ni la recherche de mandats électoraux, ni la constitution de rentes de situation, mais puise toute sa force dans cette règle simple, solennellement proclamée le 26 août 1789 dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et reprise dans le préambule notre Constitution actuelle : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Chacun de nous, les jeunes, les travailleurs, les retraités, les malades, les mal-logés, peut voir comment notre société, surtout dans la version bling-bling mise en place par Sarkozy, foule aux pieds ce beau principe par des pratiques où les devises républicaines ne sont guère plus invoquées que pour servir de faux-culs à une démocratie agonisante.
Pourquoi faut-il un élan nouveau ? Pour la simple raison que nous vivons la fin d’une époque, l’achèvement d’une dynamique qui, mise en place avec la départementalisation en 1946, et relancée par la décentralisation dans les années quatre-vingt, a aujourd’hui produit tous ses effets : les salaires des trois fonctions publiques sont bloqués pour trois ans ; l’État, sous le doux euphémisme de « Révision générale des Politiques publiques », supprime les postes par dizaines de milliers, privatise à tour de bras (France Télécom, Air France, EDF, etc.) et démolit des pans entiers de l’administration en reportant sur le Département et la Région des charges toujours croissantes ; les transferts financiers (allocation, RMI...) obtenus au prix d’un âpre combat pour l’égalité sociale ne suffisent plus à atténuer les effets de la crise économique ; les quelques avantages territoriaux que nous avions arrachés au gouvernement et à l’Union européenne au titre de l’insularité et de l’éloignement (quotas sucriers, octroi de mer, régulation des importations en application des accords de Lomé, puis de Cotonou) disparaîtront en 2013 (dans deux ans !) ; quant aux Fonds structurels européens (FEDER, FSE notamment), qui ont joué un rôle si important dans le développement économique et social de l’île au cours du quart de siècle écoulé, ils s’annoncent forcément, avec l’intégration à l’Europe de régions économiquement défavorisées, en nette diminution pour les RUP lors des prochaines négociations à Bruxelles du Programme opérationnel 2013-2020. Et là-dessus, la crise mondiale rajoute, depuis 2008, la chape de plomb de l’austérité, qui fait payer aux plus pauvres les pratiques de gangsters que l’hypocrisie officielle camoufle sous les jolies appellations de « loi de l’offre et de la demande », « politique des marchés » et « régulation monétaire internationale par le FMI ».
Bref, point n’est besoin d’être docteur en économie pour percevoir non seulement l’essoufflement généralisé dans lequel s’étouffe notre société, mais les râles d’un système qui risque d’aller droit dans le mur avant de disparaître dans la fosse commune de l’Histoire. D’où les conflits sociaux qui se multiplient, les licenciements, les dépôts de bilan, le chômage, la précarité rampante qui gagne l’ensemble des secteurs, les frustrations, les drames individuels et familiaux qui en résultent. Mais aucune riposte globale, aucune stratégie volontariste n’apparaît en réponse à cette catastrophe annoncée. Que voyons-nous en lieu et place ?
On a, bien sûr, les penseurs quotidiens du courrier des lecteurs, soigneusement filtrés par les manipulateurs d’opinion, qui, avec toute la force de l’incompétence, nous gavent de leurs analyses de psychologues de gouttière et de leurs recettes d’économistes de comptoir, en distribuant sans états d’âme les bons et les mauvais points aux responsables qu’ils débusquent. Ils font de la « politique dans le boudoir » comme le marquis de Sade faisait de la philosophie : en donnant des coups de fouet sur le derrière des autres, le leur restant bien calé sur leur siège moelleux, avant de sortir acheter la baguette et promener Mirza.
Il y a ceux, plus sophistiqués, que leurs cols blancs, leurs diplômes et leurs hautes fonctions ont transformés en chiens de garde du système en place, et qui entre deux gorgées avalées à la mangeoire officielle, nous expliquent par A plus B que tout est au mieux compte tenu de la crise, des déficits publics, des marchés internationaux et de l’âge du capitaine. Le “JIR” de dimanche campe avec cocasserie quelques spécimens de cette nomenklatura au petit pied : faisant cercle autour des augustes moustaches préfectorales, dont le propriétaire présente ses vœux tropicalisés, ils ont l’air aussi convaincants que des poissons sur des bicyclettes, ce qui suscite les sarcasmes du journaliste. Personnellement, et sauf le respect que je leur dois, ils me rappellent plus prosaïquement cette lettre à Gorki dans laquelle Lénine ironisait sur « ces laquais de la bourgeoisie, qui se croient les cerveaux de la nation. En réalité, ils ne sont pas son cerveau, ils sont sa m... ».
Enfin, bien sûr, nous avons le pouvoir sarkozien et ses VRP gouvernementaux, notamment l’infatigable (mais fatigante) Marie-Luce Penchard, venue hier encore, dans un bref aller-retour, battre un carré sur notre île pour vendre aux Réunionnais le nouveau gadget engendré par le génie présidentiel : « l’année des Outre-mer », espèce d’animal sans queue ni tête et à chair non comestible, destiné à amuser à peu de frais la galerie ultramarine jusqu’aux élections de 2012. Quand on voit la gravité de la situation et l’inanité comique des propositions qu’elle débite, c’est à Pierre Dac qu’on se prend à penser, et à ses promesses lyriques au bon peuple : « Si j’avais une poêle et du jambon, je vous ferais une omelette au jambon. Malheureusement, je n’ai pas d’œuf ».
Voilà pourquoi il est de toute première urgence, pour les Réunionnais, de répondre à l’appel de l’Alliance, et de s’engager résolument dans le processus d’action collective concertée qui leur permettra de forger l’avenir qu’ils ont choisi plutôt que subir celui que les domestiques de Sarko leur préparent sous enveloppe aseptisée. Il est de toute première urgence, dans des domaines cruciaux comme la solidarité, le logement, l’éducation, l’économie l’emploi, la culture, de redresser la barre et de tenir le meilleur cap, même si celui-ci n’est pas le plus à l’abri des trains de houle et des coups de vent. Il est de toute première urgence de faire en sorte que les « chargeurs d’l’eau » qui ont si souvent falsifié le passé de La Réunion ne puissent s’attaquer aujourd’hui à la falsification du futur.

Raymond Mollard


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