Chronique de Raymond Mollard

Amis libyens, il vous plaît ? Gardez-le !...

Témoignages.re / 20 septembre 2011

Nos gentils médias bien complaisants nous ont abreuvés d’images de foules libyennes en délire acclamant leurs libérateurs franco-anglais et proclamant chaudement leur amour pour celui qui pose désormais en nouveau Lawrence d’Arabie, en La Fayette des dunes de sable, voire en Eisenhower des 4X4, j’ai nommé Nicolas Sarkozy.

Je conviens volontiers que trouver enfin un pays où des agriculteurs furieux ne lui jettent pas leurs fruits invendus à la tête, où des chômeurs aux abois ne le traitent pas de « président des riches », où des parents d’élèves à bout de nerfs ne crient pas leur détestation devant les suppressions de postes et les fermetures de classes, a dû constituer pour l’intéressé une aventure au moins aussi exaltante que celle du petit général Buonaparte découvrant son premier mamelouk au pied des Pyramides : las du perchoir de petit chef que lui offre sa basse-cour élyséenne, Sarko a dû se convulser d’un plaisir limite pharaonique en prenant, sur le piédestal libyen, la place toute chaude encore du Guide local, contraint d’aller se terrer ailleurs comme le premier renard du désert venu. Bref, c’est bien d’accord : oui à la Libye. Mais non aux alibis !

Ami libyens, meurtris par un demi-siècle de dictature féroce, assoiffés de liberté, inspirés à l’est par vos frères d’Égypte et à l’ouest par ceux de Tunisie, croyez que nous comprenons votre révolte et en partageons sincèrement les objectifs, les aspirations et les valeurs. Simplement, prenez garde à ne pas vous laisser voler votre victoire par ceux qui prétendent vous rendre la liberté mais espèrent vous priver de mémoire tout en se payant sur la bête.

N’oubliez pas que ce prestigieux président français qui fait mine de vous tendre la main aujourd’hui est celui-là même qui, il n’y a même pas quatre ans, s’est mis au ban de l’Europe et des démocraties en accueillant avec faste à Paris Muammar Kadhafi, sa cour, sa mafia, ses Amazones et ses deux chamelles, et en lui permettant de planter sa tente dans le parc de l’Hôtel Marigny, de plastronner face aux médias (tout aussi serviles à l’époque !) et de donner des leçons de morale politique au monde entier. Alors qu’au même moment en Libye des milliers d’opposants étaient emprisonnés dans les pires conditions, que des militants des Droits de l’Homme étaient torturés ou exécutés, comme l’avaient été pendant huit ans les malheureuses infirmières bulgares. Alors même qu’il était établi qu’il avait une responsabilité directe dans l’organisation et le financement de nombre d’attentats terroristes, comme l’explosion le 21 décembre 1988 du Boeing 747 de la Pan Am au-dessus de Lockerbie (270 morts) ou un an plus tard du DC-10 d’UTA au-dessus du désert du Ténéré (170 morts).

N’oubliez pas que ce président est celui-là même qui a passé des vacances de Noël chez Sa Majesté Mohamed VI (autre grand démocrate devant le Très-Haut). Que son Premier ministre François Fillon a passé les mêmes vacances au pays d’Hosni Moubarak, bienfaiteur très connu dont la nation égyptienne exige aujourd’hui qu’il rende publiquement des comptes à la justice de son pays.

N’oubliez pas que son plus proche conseiller, Henri Guaino, a fêté carrément la Saint-Sylvestre en Libye.

N’oubliez pas que nombre de ses ministres avaient leurs habitudes et leurs ronds de serviette chez les dictateurs les plus infréquentables, comme Mme Alliot-Marie, ministre des Affaires étrangères, se faisant inviter par les complices de Ben Ali pendant que les manifestants tunisiens subissaient la répression la plus sévère. N’oubliez pas en outre que cette même ministre déclara devant l’Assemblée Nationale que la seule intervention qu’elle envisageait au nom de la France consisterait en un prêt de matériel répressif approprié à la police anti-émeutes tunisienne. N’oubliez pas non plus que le compagnon de cette ministre, membre lui aussi du gouvernement français (Patrick Ollier, actuellement ministre chargé des relations avec le Parlement), président du Groupe d’Amitié France-Libye, s’était fait le chantre inconditionnel de la coopération entre la France et le régime de Kadhafi, et s’appliquait sur la scène internationale à dédouaner le régime en soulignant ses progrès démocratiques et ses ressources économiques : comme dirait Sarko le styliste, tant de Rafales à vendre valaient bien que nous fermassions les yeux sur quelques maladroits crimes d’État...

N’oubliez pas, enfin, que ce même président, dans un discours qui s’inscrit à tout jamais dans le sottisier politique universel, déclara le 26 juillet 2007 à Dakar que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ».

Nous formulons des voeux, amis libyens, pour que le drame de la Libye ne soit pas qu’un jour l’homme élyséen soit, lui, un peu trop entré dans votre Histoire à vous. Pour que le champ de ruines économique et social qu’il laisse chez nous après cinq ans de règne absolu, de fausses promesses, de reniements, d’accroissement du chômage, de casse du service public, de flicage de la justice et des journalistes, de magouilles financières, de cadeaux aux plus riches et d’opprobre jeté sur les plus défavorisés, ne viennent pas inspirer la politique des nouveaux maîtres qu’il cherche à donner à votre pays.

À vous de jouer. Bonne chance et plein succès à votre révolution, amis libyens : méditez ce message désintéressé, et prenez la mesure des vertus réelles de l’immense stratège qui dirige l’Hexagone. Et surtout, s’il vous plaît tant, soyez sympas, gardez-le. Sûr qu’il est animé des meilleures intentions à votre égard. Et qu’après avoir passé cinq ans à pomper l’air des Français, il saura en faire autant du pétrole libyen…

Raymond Mollard


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