Chronique de Raymond Mollard

Assistés, levez-vous !...

Témoignages.re / 19 avril 2011

Le propos méprisant, rapporté par le Premier ministre mauricien, qu’aurait tenu le Président français à l’endroit des Réunionnais va-t-il avoir l’effet explosif de la dépêche d’Ems ? Nous avons tous lu, dans nos livres d’Histoire, cet épisode rocambolesque du télégramme diplomatique (qui, pourtant, satisfaisait la France en confirmant la renonciation des Hohenzollern au trône d’Espagne) habilement trafiqué par Bismarck pour « exciter le taureau gaulois ». Il fut transmis le 13 juillet 1870 aux ambassades allemandes, publié le 14 dans la presse française indignée... et suivi le 19 par la déclaration de guerre de la France à la Prusse (qui constitua l’acte de décès politique du Second Empire et de Napoléon III) !...
Bien sûr, nous n’en sommes pas là : non pas parce que nos Mirages, Rafales et autres lance­missiles sont occupés ailleurs, mais parce que dans cette affaire, il faut savoir, pour peu qu’insulte il y ait, qui insulte qui.
M. Navin Ramgoolam, fort mal reçu lors de son récent séjour chez nous, pourrait éventuellement avoir contre l’État français quelques griefs au demeurant compréhensibles. Mais qu’il ait voulu, au détour d’une intervention de politique intérieure, offenser la population de l’île-sœur relève de la simple politique-fiction. Ce qui, par contre, est à remarquer, tant dans la presse que sur les ondes ou les réseaux d’internet, c’est la déferlante des réactions outragées.
Bien sûr, celles-ci sont à côté de la plaque quand elles dénoncent, dans des propos excessifs, la misère persistante de nombre de Mauriciens, quand elles stigmatisent la « jalousie » éprouvée par nos voisins face à bien des aspects de la société réunionnaise, quand elles soulignent l’attitude quémandeuse du gouvernement de Port-Louis vis-à-vis de l’Inde, de la Chine, ou de... la France (On a même entendu dire que cette dernière finançait l’entretien du Jardin de Pamplemousses). Faut-il rappeler que sur un passé d’esclavage et de colonisation, nos voisins ont bâti de leurs mains, en quelques décennies, un État doté d’une Constitution, d’élections libres, d’un Parlement, d’une opposition, d’une presse nombreuse et variée, qu’ils sont courageusement entrés dans le jeu de la production et le tourbillon de la concurrence internationale ? Certains ont cru devoir souligner que le Département d’État américain venait de classer l’île Maurice en bonne place dans la liste des pays touchés par la corruption. Certes, mais venant du pays de Bernard Madoff, des subprimes et de tout ce qu’a révélé Wikileaks en matière de turpitudes civiles et militaires, on doit convenir qu’on a affaire au syndrome de l’hôpital se moquant de la charité.
Là où, par contre, l’affaire peut avoir des effets thérapeutiques certains, c’est au niveau de la prise de conscience, par le corps social réunionnais, de l’estime dans laquelle le tient et l’a toujours tenu la droite française. Autrement dit, qu’y a-t-il derrière ces « Je vous aime », ces « Créole un jour, Créole toujours ! », ces « La Réunion, c’est la France ! » susurrés ou claironnés depuis tant d’années par tant d’excellences hexagonales, entre deux “Marseillaises”, au bon peuple réunionnais ? Certains, qui n’avaient sans doute pas la couleur de peau adéquate, l’ont peut-être déjà appris à leurs dépens, à Paris ou en province, en tentant de se faire servir dans certains bistrots, en présentant leur candidature à un logement ou en répondant à une offre d’emploi. D’autres se souviennent encore de la conception très particulière de la démocratie républicaine que leur a infligée pendant sept ans le Préfet Perreau-Pradier. Souvenons-nous aussi que dans son livre “Une politique pour la Réunion” (1974), Michel Debré expliquait benoîtement qu’il pratiquait une politique nataliste en Métropole et anti­nataliste dans notre île pour la simple raison qu’« à La Réunion, les nuits sont chaudes ». Il n’allait pas jusqu’à dire qu’il fallait dès le coucher du soleil répartir dans des clapiers séparés les lapins et les lapines, il le laissait seulement entendre. Pourtant, quelle plus grande joie eût pu espérer le si bon « papa Debré » que de voir prospérer le nombre de ses enfants tant aimés ? Plus près de nous, on se rappelle qu’un inspecteur d’Académie, représentant à ce titre le ministre de l’Éducation nationale, avait déclaré sans états d’âme qu’il fallait « fusiller le créole », sans qu’on sache vraiment s’il désignait simplement la langue ou ceux qui avaient l’audace de la parler.
Moins sanglante, mais aussi cinglante, fut ensuite l’assertion de Margie Sudre, ci-devant ministre RPR, qui qualifia le créole de « patois sympathique ». Ou les propos ouvertement racistes d’un enseignant face au juge.
Qu’on se le dise, nous avons changé d’époque, et Sarkozy, on le sait, n’est plus de ces fossiles qui pratiquaient les ronds-de-jambe rhétoriques. Il n’hésite pas, s’il le faut, à “karchériser” comme un voyou le langage diplomatique ou à crier « casse-toi... » à un bouseux qui l’interpelle devant les caméras. Quoi d’étonnant, dans ces conditions, qu’il reproche aux Réunionnais de « devoir vous donner autant de millions d’euros par mois » ? On pourrait certes lui répondre du tac au tac que ce qu’il « donne » à chacun de nous c’est peanuts par rapport à ce qu’il reverse à Liliane Bettencourt, dont l’île seychelloise est pourtant bien plus petite que la nôtre. Ou aux Corses, ces autres insulaires qui bénéficient d’une continuité territoriale à côté de laquelle celle des Réunionnais fait figure de denier du pauvre. Ou à tant de départements de Métropole.
Mais le fond du problème, c’est la représentation des populations ultramarines, l’idée que s’en font Sarkozy et ceux de sa mouvance politique, et qu’ils diffusent dans l’opinion publique nationale : des Paul et Virginie insouciants et trop gâtés, alanguis sous les cocotiers, sans travail, mais émargeant au RMI entre une rasade de punch et un bunga-bunga au bord du lagon. Et répétant en boucle les célèbres tercets de Baudelaire, que Frédéric Mitterrand, entre deux voyages d’affaires en Thaïlande, a pu déclamer à son patron :

« C’est là que j’ai vécu, dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus tout imprégnés d’odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir ».

Beaux vers, mais tristes préjugés qui perpétuent en grandeur nature le concept de « zoos humains » des expositions coloniales de jadis, lequel n’a pas vraiment disparu des schémas mentaux de la droite d’aujourd’hui, et qui affleure aussi bien dans certains slogans touristiques que dans la conception même de l’“Année des Outre­mer”.
Comment espérer voir surgir un jour, de ce fatras de préjugés, la politique de développement social et économique dont nous avons un si criant besoin ?

Raymond Mollard



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  • Assistés, Levons-nous !...
    Assistés, Montrons-nous !...
    Assistés, Réveillons-nous !...
    Assistés, Groupons-nous !...
    Assistés, unissons-nous, discutons entre nous pour construire le chemin sur lequel nous voulons marcher, ne laissons pas leurs "bulldozers" téléguidés nous donner une autoroute cachant l’océan jusqu’à l’horizon.

    Réunionnais, assistés ou non ne laissons pas nous insulter du fait que nous sommes Réunionnais. La preuve que nous ne sommes pas reconnus en tant que tels, une éminence mauricienne nous considère comme des Français assités, pourquoi pas comme des européens assités, nous le sommes aussi, mais de la part de l’excellence française accepter ses propos, sans dire mots, alors là "CHAPEAU" !...

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