Chronique de Raymond Mollard

« Didier Sarko » la gagn’ galo…

Témoignages.re / 29 mars 2011

Ce qui fait la fraîcheur et la vérité profonde des lapsus, c’est évidemment leur spontanéité. Celui que nous a servi dimanche soir l’envoyée spéciale de "Réunion Première" au Tampon fut, en la matière, une pépite de toute beauté.
Échangeant en direct quelques propos avec un candidat UMP battu au second tour, la jeune femme lança candidement : « Pensez-vous qu’il y a eu, pour ces élections, une erreur stratégique de Didier Sark… euh, de Didier Robert ?... ».
Tout était dit.
J’ignore si le système de promotion au sein de la station du Barachois le permet, mais incontestablement la journaliste en question, pour la concision, la pertinence et l’à-propos de sa remarque, en mérite une bien belle. On ne saurait mieux résumer que par ces quelques mots, en effet, des mois de manoeuvres politiciennes, des flots de désinformation, des semaines de campagne démagogique, deux tours de scrutin et le choix global des électeurs des vingt-cinq cantons renouvelés. Notre Sarko de lagon, à force de jouer les Rastignac péi, de mentir sur ses adversaires, de trahir ses propres partisans, d’imposer une stratégie de gribouille a une UMP locale tétanisée par le vide redondant de sa propre nullité, a explosé en plein vol, et avec lui la kyrielle de vessies qu’il n’a pas réussi à nous faire prendre pour des lanternes.
Surcroît de douleur pour lui : il n’a même pas la possibilité de pleurnicher sur la concurrence malfaisance du Front National, puisque ce parti, même en fouillant sous les galets, n’a pas trouvé de candidat présentable à offrir à l’électeur réunionnais.
Quant à son OPA « gros doigts » sur la candidate écologiste de La Possession, elle est un bel exemple de forfaiture intellectuelle, que les enfants des écoles, familiers des problèmes de vases communicants, ont démasquée au premier coup d’œil : le traitement des déchets est certes une thématique importante de l’écologie politique, mais ce n’est certainement pas en se faisant recycler dans 26% de matière verte que 11% de résidus droitiers usés jusqu’à la corde pouvaient remplir 50% d’une urne républicaine...
Ceci dit, bonjour l’ambiance à la prochaine réunion du Bureau politique de l’UMP !
Il reste maintenant, au-delà des questions de personnes, à donner une réponse aux souffrances profondes exprimées par la société réunionnaise à l’occasion de ce scrutin.
Les urgences sont multiples. Sur l’éducation, l’emploi, le logement, le pouvoir d’achat, la santé, la solidarité, les énergies renouvelables, l’environnement, la culture, c’est à une entreprise de destruction massive que notre société est confrontée depuis que la mal nommée "Réunion en confiance" sévit à la Région et rode comme une hyène devant le Palais de la Source.
Aux effets néfastes de choix nationaux dictés par l’égoïsme des nantis, la compromission avec les puissances d’argent, la volonté de mettre à bas le service public, l’exploitation de l’insécurité et de la xénophobie, s’ajoutent au plan local l’ampleur catastrophique des disparités sociales, le scandale du chômage de masse qui frappe la jeunesse, les fléaux de l’illettrisme et de la pauvreté, les carences abyssales du logement social. Dans un concert national qui dérèglemente à tout va et livre à la loi du marché le fonctionnement de la société (EDF, PTT, photovoltaïque, médicaments et soins, retraites complémentaires…), il importe de rappeler avec force que c’est de l’action publique que dépend au tout premier chef l’avenir des plus humbles et des plus fragiles : de ceux qui ont besoin d’éducation et de formation, de ceux qui ont besoin de soins, de ceux qui travaillent, de ceux qui cherchent un emploi, de ceux qui sont sans logement décent, de ceux qui galèrent sans fin et sans espoir au long des coursives de notre « bato fou »…
Prenons un exemple dans l’enseignement supérieur et la recherche, domaine qui, à La Réunion plus qu’ailleurs, conditionne l’avenir de générations de lycéens et d’étudiants. Le gouvernement a lancé un appel d’offres "laboratoires d’excellence" (dit "labex"), doté d’une enveloppe d’un milliard d’euros, suite auquel François Fillon a dévoilé vendredi dernier la liste des 100 groupements de laboratoires de haut niveau retenus. Les disciplines récompensées touchent aux grands secteurs comme les nanotechnologies, l’énergie, la biologie-santé, les sciences de l’environnement et de l’univers, le numérique. Évidemment, une compétition sévère s’est installée entre les grands organismes nationaux, qu’évoque "Le Monde" du samedi 26 mars. « Trois des douze projets de labex déposés par Toulouse ont été validés. C’est bien loin derrière Paris, qui concentre plusieurs dizaines de labex, et d’autres métropoles universitaires comme Grenoble (8 labex), Lyon (8), Montpellier (7) ou Strasbourg (6) ». Dans cette compétition, quid de l’Outre-mer en général, et de La Réunion en particulier ? Zéro calebasse. L’explication est facile au gouvernement, trop facile : l’éloignement, la jeunesse des équipes de laboratoires, la faiblesse du nombre de chercheurs, l’insuffisante "synergie" des travaux. Peut-être. Mais quand on voit qu’Aix-Marseille a obtenu un labex regroupant les recherches en sciences humaines et sociales sur la Méditerranée, on se dit que La Réunion, compte tenu des liens universitaires engagés avec les îles voisines, ainsi qu’avec l’Afrique du Sud, l’Inde, la Chine ou l’Australie, aurait très bien pu porter un projet similaire concernant l’Océan indien. Sans parler des expériences en cours en matière d’énergies renouvelables, de vulcanologie, de sciences de l’Univers (Observatoire du Maïdo), de coopération médicale (Cyclotron).
Ce qui manque, c’est la vision sur le long terme, c’est l’ambition dans les choix d’objectifs, c’est le dialogue avec nos étudiants et nos chercheurs, c’est la volonté politique des élus de porter ces démarches face aux interlocuteurs gouvernementaux. Qu’avons-nous au lieu de cela ? L’inepte verroterie doudouiste de "l’Année des Outre-mer", ou les balades de prospection touristique qui, de Montélimar à Adélaïde, amusent la galerie en distrayant quelques élus régionaux, sans même qu’un bilan honnête vienne nous éclairer sur les retombées à attendre de ces actions (si retombées il y a).
Ce simple exemple concernant la recherche pourrait être transposé dans de multiples autres domaines : production industrielle, commerce, agriculture et agro-alimentaire, ingénierie de formation, pêche, océanographie…
Voilà où se situe clairement la frontière entre l’élu alimentaire et l’élu visionnaire, la politique de gestion et celle de digestion, l’engagement qui consiste à mouiller sa chemise et celui qui se limite à retourner sa veste. C’est ce que doivent affirmer haut et fort, après-demain, les élus de la majorité élargie du Conseil Général. C’est ce qu’il faudra s’attacher à mettre en oeuvre, au Conseil Régional, à l’échéance 2014.

Raymond Mollard


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