Chronique de Raymond Mollard

« Entre ici, Frédéric Mitterrand !... »

Témoignages.re / 26 avril 2011

Ce soir arrive à La Réunion, après un détour par Mayotte, M. Frédéric Mitterrand, ci-devant gourou à paillettes adulé du Tout-Paris télévisuel, et aujourd’hui ministre de la Culture et de la Communication du gouvernement Fillon. Si succéder à Malraux-le-Grand grâce au bon plaisir de Sarko-le-Petit constitue un insigne honneur, c’est à coup sûr aussi un redoutable challenge.

D’abord parce que bien avant d’être appelé par De Gaulle au gouvernement, Malraux, outre son engagement républicain lors de la guerre d’Espagne, était l’auteur admiré de romans tels que “La Voie royale”, “La Condition humaine”, “L’Espoir”, ainsi que d’écrits sur l’art universellement connus. Alors que son successeur d’aujourd’hui s’est principalement illustré par une peu glorieuse campagne thaïlandaise, et la publication de “La Mauvaise vie” (2006), laborieux catalogue de pseudo-confessions scabreuses, où l’auteur croit devoir détailler ses émois touristiques au royaume de Siam, dont tout le monde se contrefiche, et se souffle dans la plume d’oie pour pondre des miracles stylistiques du genre : « Tous ces rituels de foire aux éphèbes, de marché aux esclaves m’excitent énormément ». Hélas, n’est pas André Gide qui veut, et l’Immoraliste en classe affaires suscite davantage la somnolence attristée du lecteur que le frisson admiratif du bourgeois apeuré. Mais bon, laissons à Pierrot Dupuy, à son blog et à ses éboueurs de service le soin de dégurgiter sur ce thème, comme ils le font depuis quelques jours, le flux excrémentiel qui leur tient lieu de pensée.

Non. Ce que l’on attend plutôt d’un ministre de la Culture, c’est qu’il ouvre les voies de la création, qu’il lève tout interdit à la quête identitaire, qu’il dégage les chemins obstrués de la Mémoire, qu’il permette à chacun, au travers de sa vérité personnelle, de s’inscrire dans l’Histoire collective, en-dehors des poncifs postcoloniaux, des déterminismes sociaux et des préjugés de classe ou de race. « L’art est un anti-destin », écrit Malraux dans “Les Voies du silence”, et il ajoute dans un autre texte : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ». Puissant et juste.

Quelle mise en œuvre pratique de ces fortes maximes pouvons-nous attendre de son successeur d’aujourd’hui ? À quelles conquêtes, quelles reconquêtes, quelles « voies royales » du XXIème siècle nous appellera-t-il ? A en juger par son programme officiel, les voies en question ne seront ni très larges, ni très originales. Il est vrai que son credo personnel se résume en trois lettres : le CPC (entendez “Culture Pour Chacun”), concept que l’hebdomadaire “Marianne” traduit par cette formule cruelle : « La vraie culture pour quelques-uns et la sous-culture pour la plupart. C’est un nivellement par le bas ». De fait, la programmation de sa visite reflète assez fidèlement cette ambition minimaliste : inauguration des lumières de la Cathédrale de Saint-Denis, remise de décorations “Arts et Lettres” à la Préfecture, passages rapides au Centre régional d’art dramatique, à Château Morange, au Jardin de l’État, au Musée Léon Dierx. Et bien sûr, visites obligées au Tampon, puis à Saint-Pierre, villes saintes de la droite locale, où son inspiration lui soufflera peut-être quelque formule miraculeuse propre à ramener un semblant de vie sur les lèvres exsangues d’une UMP comateuse.

Hasard extraordinaire, ou pur cynisme, le Ministre est également attendu au Rectorat pour la signature d’une convention de relance de l’éducation artistique, au moment même où le Recteur nous annonce la suppression de 162 postes d’enseignants et de 19 conseillers pédagogiques, ainsi que la disparition d’un certain nombre de classes dans nos écoles ! Ce n’est plus la “Voie royale” de Malraux, mais un panaché du “Guignol’s band” de Céline et du “Souspréfet aux champs” de Daudet... Bref, du rase-mottes plutôt que de la hauteur de vue.

Aussi, au diable la retenue, nous l’appelons solennellement à une plus ambitieuse initiative : aller à Saint-Paul, monter jusqu’au site grandiose où devait s’élever la MCUR, et prendre toute la mesure de l’exploit dont son camarade d’écurie Didier Robert s’est glorifié en démolissant ce projet. On entend d’ici les accents que prendrait la voix de Malraux en l’accueillant au seuil de ce monument virtuel, dans la tumultueuse éloquence qui avait, le 19 décembre 1964, invité l’Ombre de Jean Moulin à entrer au Panthéon :

« Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Frédéric Mitterrand, avec ton terrible cortège de démolisseurs, de revanchards et de négationnistes.
Vois, des hauteurs de Plateau Caillou, la savane qui frémit au souvenir des coups de shabouk, et l’océan encore tout zébré du sillage des bateaux négriers. Entre avec ceux qui, morts en esclavage sans espoir et sans sépulture, errent à jamais sur les pentes du Maïdo ou du Gros Morne, et qu’un trait de plume d’un président d’opérette a rayés pour toujours de la mémoire collective. Entre, avec le peuple des esclaves broyés, des engagés méprisés, des travailleurs humiliés, né de l’ombre et disparu avec elle — nos frères dans l’ordre du Fénoir. L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce cri du Maloya venu du fond des siècles, reconnu par le monde entier, mais renvoyé ici à l’anonymat des champs de cannes où ceux qui l’ont banni espèrent le voir mourir à nouveau.
Entends-le accompagner, sur nos pitons et nos remparts, le cri étouffé de nos marrons en lutte, de nos révoltés écrasés sous la chape du silence, les voix d’Eva, d’Anchaing, d’Elie, de tant d’autres qui furent la souffrance, la révolte et l’honneur de cette île. Ecoute aujourd’hui, jeunesse de La Réunion, ce qui fut pour eux le Chant du Malheur, le chant de ces générations sacrifiées, qu’une Maison des Civilisations détruite avant d’être édifiée laisse à jamais orphelins au lieu de leur donner, pour les siècles à venir, la voix fraternelle d’une Réunion apaisée ». ..

Bien sûr, je rêve. Comment imaginer que nos cultureux de la Région puissent entendre plus de deux de ces phrases sans sortir leurs révolvers, et faire ce dont les a si justement accusés André Thien Ah Koon ? Aussi, revenons sur terre, rentrons dans le rang, et ne soyons pas en reste avec les courbettes du protocole officiel.
Merci, Monsieur le Ministre, de nous avoir permis ce détour dans l’imaginaire, qui prouve au moins qu’on peut encore parler de Culture ici pour peu qu’on ait le goût de la Fiction. Merci à Votre Excellence d’être venue constater par Elle-même que, trente ans exactement après que le plus illustre de Ses oncles ait promulgué l’abolition de la peine de mort, il est une région française où la guillotine de la mémoire est toujours en activité. Vous excuserez aussi notre Pyramide Inversée de n’avoir pu vous offrir pour Bouddha d’Emeraude qu’un nain de jardin, comme vous pardonnerez à notre terre insulaire de n’avoir à vous faire visiter, pour tout Triangle d’Or, que celui de la Pauvreté, de l’Illettrisme et du Chômage.

Raymond Mollard


Kanalreunion.com