Chronique de Raymond Mollard

Françafrique, France à fric, France à crimes...

Témoignages.re / 18 octobre 2011

Diffusé jeudi dernier sur France 2 dans le cadre de l’émission “Infra Rouge” (à une heure malheureusement trop tardive), le film de Patrick Benquet intitulé “Françafrique” devrait être montré à tous les élèves des lycées dans le cadre de leur programme d’Histoire contemporaine, et à tous les écoliers à titre de contre-exemple dans les cours de morale institués par Luc Chatel. Ce que rappelle, ce que montre, ce que révèle ce document est hallucinant et soulève le cœur.
On y voit, au fil des accessions à l’indépendance des pays de l’ex-Empire colonial, de quelle manière systématique, raisonnée, cynique, sous la direction jalouse d’un Jacques Foccart rendant des comptes au seul général de Gaulle, le réseau diplomatique officiel de la France cède la place à une diplomatie occulte d’agents secrets, d’espions patentés, d’ambassadeurs véreux, de barbouzes, de mercenaires et de tueurs. On y voit s’organiser le pillage généralisé des matières premières (bois précieux et produits agricoles comme le cacao d’abord, puis le cuivre, le pétrole, l’uranium, etc.), et la spoliation des peuples maintenus dans la plus atroce des misères par des dictateurs soutenus, au nom de la France bien sûr, par Foccart et ses bras armés tentaculaires.
On y voit, au long des temps, l’extraordinaire continuité de cette politique prédatrice, quelles que soient la personnalité et la couleur politique de l’hôte de l’Élysée : de la « grandeur » gaullienne aux « trente glorieuses » de Pompidou, de la « Société libérale avancée » de Giscard à la « force tranquille » de Mitterrand, des magouilles chiraquiennes au discours Sarkozy à Dakar, c’est à une même saga de fric et de sang, à l’effrayante remontée d’un fleuve d’horreurs, « au cœur des ténèbres » peint par Konrad, que nous convie Patrick Benquet...

Nous voici au Gabon. Après la perte de l’Algérie, ce pays de 268.000 km carrés pour 900.000 habitants tient une place centrale dans la politique françafricaine. Le film rappelle comment le vieux président Léon M’ba, installé au pouvoir par Foccart et ses services, fut renversé par un coup d’État d’une centaine d’officiers “gauchisants” en février 1964, et aussitôt rétabli par un coup de force parti de Paris à l’initiative de Foccart. Celui-ci crée alors une « garde présidentielle » pour M’ba, et la place, sous la direction de Bob Maloubier, barbouze notoire qu’on gardait “au vert” au Gabon après lui avoir, pendant la guerre d’Algérie, commandité divers assassinats de « banquiers du FLN ». Foccart fait nommer également comme ambassadeur de France à Libreville un personnage aussi pittoresque que cynique, Maurice Delaunay, qui “choisira” le successeur de M’ba (devenu peu fiable) et le fera nommer vice-président du Gabon lors d’une brève cérémonie organisée... à l’Ambassade du Gabon à Paris (on croit rêver !). Ce vice-président devint donc, sans élection, président du Gabon à la mort de Léon M’ba : chacun aura compris qu’il s’agit de l’ineffable Omar Bongo (qui se prénommait alors Albert-Bernard), lequel règnera dès lors d’une main de fer pendant 42 ans sur le Gabon devenu, après la découverte d’immenses gisements pétroliers, un fascinant émirat d’Afrique noire. Détail qui a son importance : c’est le témoignage détaillé, direct, complaisant de l’ensemble de ces personnages (souvent fiers d’eux-mêmes, comme Maurice Delaunay, aujourd’hui décédé) que nous propose l’auteur du film. Delaunay nous explique ainsi avec délectation comment, pendant la guerre du Biafra, qui touchait le Sud-Est du Nigéria voisin, De Gaulle décida de soutenir secrètement la sécession (pétrole oblige), et lui fit organiser l’envoi depuis le Gabon de cargaisons d’armes chaque nuit, par vols secrets ; il lui fit aussi créer une école de formation d’officiers biafrais à Libreville. Echec total de cette opération foireuse : la sécession biafraise est écrasée dans le sang, on dénombre un million de morts, dont des centaines de milliers d’enfants rongés par la famine. Ces images d’horreur sont encore dans toutes les mémoires, mais le film nous apprend que ce sont nos services secrets qui ont décidé, en vain, de les faire passer en boucle à la télé, pour que l’opinion publique indignée pousse de Gaulle à intervenir militairement au Biafra. Une page de honte de plus pour le journalisme français...
Voilà pour le Gabon ou le Nigéria. Mais la sanglante épopée nous conduit encore dans bien des pays d’Afrique, qu’on ne peut malheureusement pas tous évoquer.

Citons l’épisode où Giscard d’Estaing (qui avait déjà, en tant que ministre des Finances de Pompidou, reçu les fameux diamants de Bokassa), envoie Bob Denard au Bénin dans une expédition qui tourne au désastre. Giscard, ensuite, renverse ingratement l’« Empereur » Bokassa, qui lui avait offert tant de safaris privés en Centrafrique, et le remplace par David Dacko lors de l’opération « Barracuda ». On voit aussi un membre du SDECE, se faisant passer pour un journaliste, inviter dans un restaurant de Genève Félix Moumié, principal opposant au président du Cameroun, Ahmadou Ahidjo : Moumié meurt brutalement, empoisonné au thallium (*). Puis viendra l’affaire Elf (qui dure encore), mais pour laquelle Chirac, touché par l’anosognosie, ne risque sans doute plus rien. Notons enfin, au passage, cette séquence où Chirac, magnifiquement décoré d’une énième écharpe rutilante par son ami Omar Bongo (les deux se tutoient comme larrons en foire), est applaudi chaleureusement par sa groupie Margie Sudre (pour sa défense, rappelons que sa présence au gouvernement n’était sans doute en rien motivée par une implication quelconque dans la politique de “coups tordus” chère à son Pygmalion présidentiel).

Bref, de l’esclavage à la colonie, du Siècle des Lumières aux années de la Guerre froide, des ors de la Troisième République aux valises de fric de la Cinquième, les relations institutionnelles entre la France et l’Afrique ont eu beau changé d’apparences, elles sont restées fixées sur un seul et même objectif : s’approprier les matières premières, anesthésier les populations par la misère, préserver les marchés en protégeant les dictateurs qui faisaient allégeance, éliminer physiquement les gêneurs, corrompre à tous les niveaux et se faire, en retour, arroser de rétrocommissions pour financer les partis (ou les hommes) au pouvoir. Cliché d’époque ? On voudrait pouvoir le dire à nos enfants. Mais, que leur répondre quand ils découvrent (dans “Le Monde” du 8 octobre dernier) la photo de M. Jean-François Copé, patron de l’UMP, barbotant (c’est le mot) dans la vaste piscine de M. Ziad Takieddine, l’homme d’affaires franco-libanais dont on parle tant ces jours-ci, au Cap-d’Antibes ? L’anosognosie de notre Histoire est-elle inguérissable ?...

Raymond Mollard

(*) A propos du Cameroun, un livre-brûlot nous rappelle opportunément, alors que Paul Biya, qui succéda à Ahidjo en 1982, vient de se faire “réélire” pour sept ans, que « la guerre coloniale du Cameroun a bien eu lieu » : commencée dans les années 50, poursuivie sous De Gaulle en soutien à Ahidjo, elle aurait fait, selon les sources, entre 61.000 et 120.000 morts, peut-être davantage. A lire donc : “Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971)” aux éditions La Découverte, 2011.


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