Chronique de Raymond Mollard

Ils ont jeté Ben Ali, on a gardé Sarkozy...

Témoignages.re / 8 février 2011

L’Outre-mer passé au bleu

Ça faisait quelque temps qu’on se demandait, à La Réunion comme dans les autres territoires concernés, ce que diable pouvait bien nous réserver comme surprise cette “Année des Outre-mer” décrétée par notre Guide suprême et annoncée urbi et orbi par tous ses larbins gouvernementaux et leurs perroquets UMP locaux. Désormais, on sait, et ça en jette un max : le fronton du Palais Bourbon sera tout au long de cette année 2011 baigné par une magnifique lumière bleue, accompagnée d’autres couleurs plus ou moins symboliques, dont le choix reste cependant obscur. Bien entendu, on ne peut que rester pâmé d’admiration devant le trésor d’imagination que révèle l’initiative, et confondu par la hauteur d’esprit dont elle témoigne. Sans doute Sarko, dans l’exigeant parcours initiatique à la culture que lui impose Carla, a-t-il découvert, en vidant un fond de chapitre, que l’abolition de l’esclavage trouvait sa source dans la Philosophie des Lumières, d’où son appel à la fée électricité pour montrer à tous les Ultramarins qu’il était au courant, et que ceux qui le considéraient comme culturellement débranché n’y avaient vu que du bleu : non seulement il n’est pas aussi allumé qu’on le croit, mais il prouve que, dans l’univers impitoyable où il s’agite, l’électricité peut parfois servir à autre chose qu’à actionner les karchers.

C’est le ridicule à l’ignoble qu’Alliot-Marie...

Cette illumination en rappelle une autre : celle, moins glorieuse, qu’a eue Mme Alliot-Marie de proposer au grand démocrate Ben Ali, au plus fort de l’insurrection populaire tunisienne, le savoir-faire français en matière de traitement des émeutes. La pauvrette, qui fonctionne manifestement en sous-tension, n’en finit plus d’aggraver son cas : de mensonges en omissions, de contorsions en acrobaties, à force de tordre la réalité des faits, elle a fini par n’apparaître à l’opinion publique que pour ce qu’elle est : opportuniste (on sait qu’elle et son compagnon ont décroché un poste double au gouvernement), coupée des réalités qui devraient être le b.a.-ba d’une ministre des Affaires étrangères, calfeutrée dans un “who is who” international où l’on ne quitte le jet privé que pour la Mercédès, et celle-ci pour l’hôtel cinq étoiles ou le palais privé des magnats locaux, dans un contexte de Françafrique gangrené jusqu’à la moelle par l’odeur, le goût, et qui sait la saveur de la dictature. Tout cela ne serait que pitoyable (De Gaulle aurait dit « vulgaire et subalterne ») si l’intéressée, justement, n’avait pour fonction de représenter la France aux yeux du Maghreb, de l’Afrique et de la communauté internationale tout entière. Bonjour les dégâts : vue avec ces yeux-là, et symbolisée par cette personne-là, elle doit resplendir d’un drôle d’éclat notre République : Une et Indivisible, mais sarkozée jusqu’au trognon...

Gouvernement français ou Afrikakorps ?...

Son cas est tellement désespéré que même Sarko a renoncé à la défendre. La discrétion est chez lui un tel acte contre nature qu’elle mérite, dans ce cas d’espèce, d’être soulignée. Il est vrai que pour ce qui le concerne, avoir passé les vacances de fin d’année 2010 chez cet autre grand démocrate qu’est le Roi du Maroc ne constitue pas un fait d’armes qui, dans le contexte actuel, pourrait vraiment contribuer à rehausser sa gloire, et encore moins sa côte de popularité auprès du citoyen lambda. Lequel finit par s’interroger sur les raisons pour lesquelles toutes ces Excellences hexagonales se ruent, dès qu’elles le peuvent, de l’autre côté de la Méditerranée. Une attirance narcissique pour le chameau peut-être ? Ou le besoin insatiable de s’en mettre plein la panse par la voie d’une couscous-connexion ?... Sans oublier que notre bon vieux Chirac des familles, tout “cariaté” qu’il est par les affaires et la maladie, est hébergé comme un S.D.F. de luxe dans l’appartement parisien qu’une richissime famille libanaise a eu la gentillesse de mettre à sa disposition. Pour une fois qu’on en comptait un qui n’avait pas plongé dans la Méditerranée, voilà que c’est la Méditerranée qui est venue à lui. « C’est le destin », disait Giscard, en recomptant dans son gousset les diamants de Bokassa...

L’UMP et l’UPM sont sur un bateau...

Mais ne quittons pas la Méditerranée sans jeter une larme sur l’effondrement de la gigantesque tarte à la crème dont la confection avait été lancée par Sarko dès son élection en 2007 : l’Union de la Méditerranée, projet tellement pharaonique qu’il en assurait la co-présidence avec... Hosni Moubarak lui-même ! Ce Machin, pour lequel un somptueux dîner en l’honneur de 43 chefs d’État avait été organisé à Paris le 14 juillet 2008 (à 5.050 euros par tête, avait déploré la Cour des comptes !), devait, à grands coups de cocoricos, jeter les bases de la Civilisation mondiale du XXIème siècle. Les esprits chagrins avaient bien rappelé les précédents fâcheux d’Hannibal (qui avait franchi les Pyrénées et les Alpes avec ses éléphants), de Charles-Quint (qui avait bâti un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais), ou de Bonaparte (qui avait cinglé (c’est le mot) vers l’Égypte pour y contempler quarante siècles du haut des pyramides). Si ces rustres avaient échoué, c’est qu’ils n’avaient rien compris au sens de l’Histoire, mais avec Sarkozy, c’était du sérieux : main dans la main avec Ben Ali, Kadhafi, El-Assad, Moubarak, Berlusconi, Netanyaou et quelques autres faiseurs de démocraties, il conduirait le Grand Oeuvre à son terme. Hélas, c’est un grand “plouf” dans la Méditerranée que vient de faire l’Union, et son propre Secrétaire général, le Jordanien Ahmad Massa’deh, a claqué la porte le 29 janvier. Mauvais temps pour les baudruches, même quand c’est un président de G20 qui leur a soufflé au derrière...

Vous en reprendrez bien pour cinq ans ?...

On comprendra qu’avec une si brillante implication dans les affaires du monde, notre Président n’ait eu que très peu de temps à consacrer aux sujets triviaux comme la vie quotidienne des Français, le devenir de l’Outre-mer et de ses populations, l’Éducation, la Justice, la Sécurité et autres fariboles pour franchouillards moyens, voire médiocres. C’est donc un authentique exploit qu’il a réalisé en réussissant à se mettre à dos, en une seule semaine, les enseignants et les parents d’élèves (qui contestent les 16.000 suppressions nouvelles de postes et les fermetures de classes), les magistrats et les avocats (violemment mis en cause suite à l’assassinat de la jeune Laetitia), les CRS et les fonctionnaires de Police (contre la suppression de compagnies ou la fermeture de commissariats). Bref, jamais la désinvolture, l’incompétence, le jobardisme, ni le clientélisme n’ont été plus triomphants dans tout le cours de la cinquième République, cela dans un contexte économique et social qui, lui, a rarement été aussi difficile pour la population.
De ces broutilles, l’Hyperprésident ne se soucie guère : il a réuni le 25 janvier, au Méridien de la porte Maillot, 200 représentants de ce qu’on appelle discrètement les “membres du Premier Cercle”, c’est-à-dire le marigot d’affairistes et de faiseurs de fric dont il est le fondé de pouvoir (parfois par Woerth interposé, comme on l’a vu dans l’affaire Bettencourt). Il leur a parlé de la seule urgence de l’heure : sortir leurs carnets de chèques pour financer la campagne présidentielle de 2012. Sûr qu’ils ont dû s’exécuter sans rechigner, tant est fort le principe sacré qui, dès l’origine, a scellé leur communauté de destin avec le sarkozisme : la reconnaissance du ventre.

Raymond Mollard


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