Chronique de Raymond Mollard

L’Autruche, le Coq et le Springbok (*) (fable sarkozienne)

Témoignages.re / 18 janvier 2011

Les événements de Tunisie, déjà importants par eux-mêmes, sont pour les citoyens français l’occasion de regarder dans les yeux la diplomatie de leur pays, les valeurs qui la sous-tendent et les méthodes qu’elle met en œuvre. Voyage éprouvant, où, à côté de souvenirs glorieux, nous n’éviterons ni la nullité crasseuse, ni l’ignominie la plus consternante, étalées et tartinées aux yeux du monde « au nom du peuple français », comme il se doit.
Et d’abord rappelons, comme je le faisais dans ma dernière "Chronique", la pensée profonde pondue à Dakar par le président français en juillet 2007 et servie en omelette à l’ensemble des peuples du continent : « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Ebouriffante révélation, n’ayons pas peur des mots, que la presse internationale salua d’un unanime éclat de rire, et les gouvernements d’une même et profonde réprobation.

Rappelons ensuite, car nous ne retrouverons ça ni dans "Le Figaro", ni dans "Paris-Match", ni dans aucune des feuilles de chou appartenant au fan-club du Fouquet’s, qu’en 2008, lors d’une visite officielle en Tunisie, alors que la presse du pays était muselée, les opposants emprisonnées, les libertés publiques cyniquement bafouées depuis des années par Ben Ali, Sarkozy avait péremptoirement déclaré, avec un de ces jolis mouvements du menton qu’il affectionne : « Aujourd’hui, l’espace des libertés progresse en Tunisie ». Et qu’il avait ajouté, ce qui ne manquait pas de sel pour cet expert mondial en délicatesse : « Je ne vois pas au nom de quoi je me permettrais, dans un pays où je suis venu en ami, de m’ériger en donneur de leçons ».
Ce n’était plus une autorisation d’opprimer, mais carrément un permis de tuer, qu’il délivrait ainsi publiquement, au mépris des souffrances de tout un peuple, au despote tunisien. Lequel évidemment ne s’est pas privé d’en user, notamment en demandant à sa police de tirer à balles réelles sur les manifestants. Bref, pour reprendre l’impeccable dialectique sarkozienne, si l’homme africain n’avait pas réussi à entrer dans l’Histoire, les balles présidentielles n’eurent pas de peines, elles, à entrer en lui, au prix de dizaines de morts et de blessés, sans compter les immolations par le feu.
Face à des événements qui s’aggravaient de semaine en semaine, face à la corruption dénoncée par des centaines de milliers de manifestants, à la révolte de la jeunesse, à la répression la plus brutale, à l’appel au secours de tout un peuple, et qui plus est d’un peuple ami, quelle attitude adopta notre pipelette nationale ? Mutisme total. Silence radio. Donc accord tacite avec la version toute en nuances des perroquets domestiques du dictateur, qui dénonçaient avec une véhémence qui ne trompait que ceux qui voulaient bien l’être « les voyous encagoulés », les « actes terroristes » et les « éléments hostiles à la solde de l’étranger ». Tous des méchants, sauf lui...

Finalement, contraint et forcé par l’aggravation des choses, le président français ne trouva rien de mieux que les caquètements de Michèle Alliot-Marie, le 11 janvier, pour donner un visage et une voix à sa politique de l’autruche. Ce fut un moment de Haute Morale Ornithologique, comme on en voit peu, à mi-chemin entre Machiavel et Groucho Marx. Notre emplumée ministérielle, cou dressé, bec agressif et tous ergots plantés dans le parquet ciré de l’Assemblée nationale, après avoir déploré les violences (pas celles de Ben Ali, bien sûr, grand copain de Sarko) proposa tout de go à nos députés ébahis que « le savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité, permette de régler des situations sécuritaires de ce type » (!!!!!). Ne vous frottez pas les yeux, vous avez bien lu...
Outre la maladresse confondante du propos, outre sa scandaleuse iniquité vis-à-vis du peuple tunisien en lutte, des morts et des blessés, c’est la tache ineffaçable qu’il laisse sur le drapeau du pays des Droits de l’Homme que retiendra l’Histoire avec un grand H, à laquelle cette fois-ci le professeur Sarkozy s’est bien gardé de se référer. Il y a des jours sombres, comme celui-là, où l’on a beau aimer son pays, on n’est tout de même pas fier d’être Français…

Et que les choses soient claires : il ne s’agit pas d’un simple "accident de parcours". Quand il ne revêt pas ses habits d’explorateur et son casque colonial pour aller tirer les oreilles de l’homme africain, quand il ne délivre pas des brevets d’honorabilité à des dictateurs en échange de la plage, du soleil et du couscous, Sarko se révèle en matière de relations internationales d’une redoutable efficacité. Je veux parler de la gestion des prises d’otages, et chacun comprendra par les exemples qui suivent que le mot "redoutable" est véritablement à prendre dans toutes ses dimensions.
Le 12 avril 2009, alors que des pirates somaliens avaient capturé le "Tanit", un petit voilier français sur lequel naviguaient deux couples et un enfant, le chef de l’état donne le feu vert pour l’assaut armé. Le voilier est libéré, mais son propriétaire — qui est aussi le père de l’enfant — y laisse la vie, tué par des balles françaises.
Le 22 juillet dernier, dans le Sahara, les forces spéciales françaises attaquent, avec des militaires mauritaniens, une base d’Al-Qaïda où elles pensent trouver un otage français de 78 ans, Michel Germaneau, enlevé depuis le 19 avril. Ce coup-ci l’otage a la chance d’échapper aux balles, étant absent de la base, mais deux jours plus tard les miliciens d’Al Qaïda annoncent son exécution.
La semaine passée, Sarko donne l’ordre aux forces spéciales de poursuivre au Mali les terroristes ayant enlevé le 8 janvier deux jeunes gens de 25 ans dans un restaurant de Niamey, au Niger. Résultats : les deux jeunes gens sont tués, l’un exécuté par les moudjahidines, l’autre succombant dans des circonstances troubles (Al-Qaïda accuse les frappes aériennes françaises, et une enquête est en cours).

On se gardera bien sûr de toute ironie facile à propos de drames de cette nature, ne serait-ce que par respect pour les victimes et leurs familles, et par solidarité avec ceux de nos compatriotes qui sont en ce moment même retenus comme otages. Mais n’y a-t-il pas de quoi être effrayé lorsqu’on pense qu’il peut arriver à n’importe lequel d’entre nous d’être pris en otages, et d’avoir à craindre non seulement la violence des ravisseurs, mais aussi la charge des libérateurs ? Est-il interdit de proposer que la négociation soit la priorité absolue de ceux qui détiennent le pouvoir d’intervention ? Ne peut-on penser que les gesticulations martiales sont — surtout de la part d’un chef d’État — des bluffs inefficaces, puérils, et parfois mortifères ? Ne faut-il pas faire le choix de négociateurs discrets, habiles et patients, plutôt que de lâcher des meutes de Rantanplans surarmés au son du clairon et du bazooka ?
On le voit, pour qui veut construire rien moins que « l’Union de la Méditerranée », le précipice est encore abyssal entre les intentions proclamées et la réalité des faits. Il est vrai que notre animal emblématique national est déjà tout un symbole : les cocoricos de ses matins triomphants annoncent certes qu’il s’est bien occupé de son poulailler, mais le reste de sa journée est essentiellement consacré à gratter son tas de fumier ou à roupiller sur son perchoir.

J’étais la semaine passée à Paarl, la ville (située à 50 km au nord du Cap) où Nelson Mandela, sorti de Robben Island, vécut ses dernières années de captivité. Une longue avenue rectiligne conduit à la sortie du pénitencier. Nelson Mandela tint à la parcourir à pied le 11 février 1990, jour de sa libération, et cet instant historique est commémoré par une statue monumentale du héros national debout, tendant le poing droit et lançant à son peuple le désormais immortel « Amandla ! ». La solennité du lieu engendrait une émotion palpable, et je la partageais profondément. Je dois toutefois un aveu à mes amis sud-africains : au moment où je posais comme tout le monde, avec ma petite famille, au pied de la statue vénérée, c’est pour mon propre président que j’ai eu une pensée fugace. Je me suis dit que pour ce qui le concerne, décidément, un nain de jardin serait déjà surdimensionné…

Raymond Mollard

(*) antilope élancée, animal symbole de l’Afrique du Sud


Kanalreunion.com