Chronique de Raymond Mollard

L’école réunionnaise saignée à blanc

Témoignages.re / 1er février 2011

Au moment même où deux ministres en visite officielle dans l’île viennent d’y annoncer au nom du gouvernement le lancement de “l’Année des Outre-mer” et un plan de lutte contre le fléau persistant de l’illettrisme ;
Au moment même où l’INSEE rend officiels les chiffres catastrophiques de l’augmentation du chômage à La Réunion, notamment celui des jeunes ;
Au moment où les fermetures d’entreprises et les faillites se multiplient, apportant chaque jour leur lot de nouveaux licenciés et leur charrette supplémentaire de chômeurs ;
Alors que le Président de la République comme celui de la Région affichent bruyamment leur volonté de faire de l’éducation et de la formation l’axe prioritaire de leur action en faveur du pays, de l’économie et de la jeunesse ;
Alors que Didier Robert vient même d’annoncer dans le dernier numéro de la revue régionale “Réunion Mag’” sa décision de « faire de La Réunion une région pilote en matière d’éducation pour favoriser la réussite scolaire » ;
Alors que le taux de préscolarisation des enfants de deux ans est deux fois inférieur au taux national, tandis que le taux de sortie sans qualification à l’issue de la scolarité obligatoire est deux fois supérieur ;
Alors que 52% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, et que les projections démographiques indiquent que nous atteindrons le million d’habitants d’ici 2025 ;
Dans cette situation, par conséquent, d’urgence pédagogique et de détresse sociale, attestée par des faits concrets, incontournables et incontestés, alors que tout appelle à la mobilisation et à l’effort, le gouvernement fait annoncer sans état d’âme par le recteur... la suppression de 162 emplois à la rentrée prochaine dans l’académie !

En trente ans d’exercice de mon métier d’enseignant du second degré à La Réunion, dont vingt-six en tant qu’élu du SNES, de la FEN puis de la FSU, il ne m’a été donné d’être confronté à une décision aussi scandaleusement injuste, révoltante, cynique, et pour dire le vrai méprisable, tant elle bafoue l’équité, bouscule la logique, renie la parole donnée, contredit les engagements les plus solennels.
Pendant des années, au contraire, la simple annonce de la création d’un nombre équivalent de postes nous amenait imparablement, avec l’ensemble des syndicats et des associations de parents d’élèves, à réagir fermement en dénonçant l’insuffisance de la mesure face aux besoins de notre système éducatif. Nous avons donc, clairement, basculé dans une nouvelle ère, où le sarkosisme jette le masque et s’affiche insolemment dans sa réalité la plus obscène : celle d’un profond égoïsme de classe, d’une gestion marchande de l’école, où la jeunesse n’est plus perçue comme une promesse d’avenir, mais comme une variable d’ajustement dans une politique économique où le bouclier fiscal, les avantages consentis aux banques, aux spéculateurs, ou les milliards distribués aux seuls hôteliers-restaurateurs montrent sans ambiguïté que la voie du clientélisme politique prévaut désormais sur l’investissement éducatif.
Bien entendu, les porte-voix officiels tentent de brouiller les pistes, en affirmant notamment qu’au plan quantitatif, ces mesures sont dictées par des contraintes budgétaires qui s’imposent à tous, et qu’au plan qualitatif, les réformes engagées par ailleurs dans l’éducation garantissent au contraire une meilleure efficience de l’école, pour le plus grand profit de tous.
Pourquoi pas, après tout, si les faits étaient là pour confirmer l’analyse ? Malheureusement, il n’en est rien, et les faits, justement — même à n’en sélectionner que quelques-uns dans le cadre de cette chronique —, parlent d’eux-mêmes.

S’agissant du manque d’argent, il faut dire tout de suite à M. Fillon que le coup du « je dirige le gouvernement d’un pays en état de faillite », ça commence à bien faire. La preuve : le ministre de l’Éducation nationale vient d’annoncer la création de primes annuelles d’efficacité au profit des chefs d’établissement (pouvant aller jusqu’à 6.000 euros), ainsi que des recteurs (jusqu’à 20.000 euros !). Autre exemple : M. Sarkozy a décidé que dans les lycées français de l’étranger, les frais de scolarité pour les enfants de Français expatriés (lesquels pourtant ont en général des revenus plus que confortables) seraient désormais payés par l’État, et non plus par les familles. Cela coûte pour l’instant 20 millions par an aux contribuables, mais le rapport de deux parlementaires UMP vient de demander au gouvernement d’étendre la mesure à l’ensemble des établissements, ce qui exigera 360 millions de plus. Vous avez dit austérité ? Pas pour tout le monde, en tout cas : derrière son discours sur la pénurie, le gouvernement est pris la main dans le sac du favoritisme au profit de telle ou telle catégorie professionnelle ou sociale (on sait où va le vote des Français de l’étranger...).

Quant aux prétendus progrès qualitatifs
, l’arnaque est tout aussi criante. Des réformes sont certes en cours, mais aucune ne peut prétendre sérieusement aller dans le sens d’une amélioration du système au service de ceux qui en ont le plus besoin.
En supprimant les Réseaux Ambition Réussite, en diminuant l’effort dans les ZEP, en supprimant par centaines les emplois aidés au service de l’accompagnement éducatif, M. Chatel prouve-t-il vraiment son souci d’aider les élèves ? En supprimant toute sectorisation au motif que les enfants des quartiers défavorisés avaient le droit d’aller dans les établissements plus côtés, on a au contraire concentré les difficultés sur les établissements les plus fragiles. Autre exemple : en lançant à compter de la rentrée l’expérience CLAIR (Collège et Lycée pour l’Ambition, l’Innovation et la Réussite), le ministre donne aux chefs d’établissement concernés le pouvoir inouï de recruter eux-mêmes, sur profil, leurs enseignants et CPE. En même temps, Christian Jacob, président du groupe UMP à l’Assemblée et ancien ministre de la Fonction publique, propose de ne plus recruter de fonctionnaires dans l’enseignement, mais d’engager des contractuels sur des durées limitées à quelques années.
Aucun avantage pour les élèves, mais bombe à retardement glissée à la sauvette pour faire exploser la Fonction publique, et en tout premier lieu l’école républicaine (que Sarkozy n’a jamais fréquentée).
Inutile de multiplier les exemples : les choix du gouvernement ont une cohérence qui (sans jeu de mots, hélas) saute aux yeux : caporalisation des fonctions, manne budgétaire pour ceux qui orchestrent le sale travail, casse du service public, abandon de tout effort réel de prise en charge de la difficulté scolaire. Le plus insupportable est qu’il ne s’agit nullement d’une faillite généralisée du système, mais bien de l’organisation sélective des voies de réussite, au détriment des élèves les plus défavorisés.

L’« ascenseur social est bloqué », avait admis Rama Yade lors de sa visite à La Réunion. Aujourd’hui, comme l’attestent les résultats de l’enquête internationale PISA (1), même l’escalier de service est mis hors de portée d’un nombre croissant d’enfants. Dans une académie comme la nôtre, cette régression constitue un coup d’arrêt dans l’évolution du système éducatif, et par là même une menace des plus sérieuses pour le développent économique et la cohésion sociale. L’heure est sans doute venue de mobiliser La Réunion tout entière, et, s’il le faut, de descendre dans la rue et d’engager la « révolution des cahiers »...

Raymond Mollard

(1) Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves.



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  • texte synthetique, bien écrit, qui devrait permettre aux enseignants et parents d élèves de mieux comprendre à quel point la politique de Sarkozy est en fait une politique de destruction des services publics ! bravo donc...
    Mais...
    Dommage qu il ne mentionne pas d autres causes de l’échec scolaire et du désinvestissement des jeunes- notamment ceux/celles issu/es des couches défavorisées de la population réunionnaise- à savoir l inadaptation flagrante de l’école dite "républicaine" aux réalités du pays, son incapacité (ou plutôt son refus) de prendre en compte la réalité linguistique et culturelle du pays, et de se donner comme objectif central de former des jeunes qui soient fiers d eux mêmes et conscients des enjeux, bref qui aient envie de développer leur pays , et pas seulement pour se faire une place au soleil, ou même sortir leur épingle du jeu, au lieu de les inciter à partir en Australie, au Canada et en Europe...comme si ces régions/pays avaient besoin de nos cerveaux pour (encore) se développer...
    et donc l’oubli (significatif , à mon sens) de Raymond Mollard de dénoncer la politique de "braindrain" menée par l Etat Francais et bien entendu cautionnée par la classe politique réunionnaise à la Réunion !

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